Au sommaire du n°1 
  • LUTHER ALLISON
  • ROBERT JOHNSON
  • DELTA BLUES
  • KILIMANDJARO
  • LES GUITARES À RÉSONNATEUR

 


INTERVIEW DE LUTHER ALLISON 

SAINT-CLOUD, un après-midi d'hiver, au climat étrangement printanier, un appartement sobre comme il en existe des centaines, à la seule différence près que celui-ci est le lieu où réside une des légendes du blues. Jus de fruits à la main, tee-shirt à son effigie, Luther Allison nous acceuille pour une interview qui au fil des minutes et des heures deviendra une simple discussion avec en cadeau, la joie et le bonheur de l'écouter jouer et chanter.

Blues etc... : Le blues revient sur le devant de la scène. Ce retour, le considérez-vous comme une mode ?

L. Allison : En fait, je ne me soucie pas de savoir si le blues est de retour. Je suis heureux d'entendre qu'il va bien et mieux que jamais. Mais en ce qui me concerne, je n'ai rien changé depuis le début : je n'ai pas changé mon style. Alors quand vous me dîtes que le blues est de retour... je ne comprends pas cette notion parce que je n'ai jamais arrêté. Il y a peu de gens qui ne comprennent pas le blues... Pour moi, le blues ce n'est ni le Blues de Chicago, ni le Texas Blues, ni le Delta Blues, LE BLUES EST UNIVERSEL. Le monde va mal. Nous, les noirs, sortis de l'esclavage, avons introduit le Blues et maintenant le monde entier a le même problème : il a le Blues.

Comme le disait le grand Muddy Waters et Fred Mac Dowell : " Si leBlues avait un bébé, il s'appelerait Rock'n roll. ". Tout le monde aime bien s'éclater avec le Rock, mais que faisait-on avant ? C'est la même chose pour le Jazz, tout a commencé avec soit le Gospel, soit le Blues. Si vous mettez ensemble tous les styles de musique, vous leur trouverez à tous une racine commune : le Blues. Aussi cela me paraît étrange de se demander si "le Blues est de retour". Quoi qu'il arrive, le Blues existera toujours.  
 

Blues etc...: Pouvez vous nous parler de votre trajet musical, de vos influences.

L.Allison : J'ai grandi dans une grande famille qui travaillait dans les plantations de coton. Un jour, nous avons quitté le sud pour Chicago où on ne connaissait personne, mais nous étions conscients d'atterrir dans un ghetto. En revanche, ce que je ne savais pas, c'est que c'était le centre principal du Blues au monde.

C'est mon septième frère qui m'a fait débuté. Il a fabriqué sa première guitare, j'ai fabriqué la mienne. En 1953, j'avais un groupe qui s'appelait les "Rolling Stones". J'habitais à quatre blocs de Muddy Waters et je passais devant sa maison tous les jours pour aller à l'école. On allait à l'église. J'écoutais B.B.King et le grand Ol Opry sur la radio quand j'avais sept ans.

Otis Rush m'a beaucoup influencé. Il avait un son formidable qui ne me quittait pas. Muddy Waters, B.B.King, Albert King, Jimmy Reed, avaient des messages
très clairs. Il y avait aussi Little Walter, le meilleur harmoniciste et Sonny Boy.

J'ai grandi avec Freddy King, Magic Slim, Buddy Guy, Otis Rush, Willy Jonhson, Bobby Rush, Mighty Joe Young, Howlin'Wolf, Tyrone Davis, John Lee Hooker et Jimmy Johnson. Je les croisais dans la rue tous les jours. Nous allions nous voir régulièrement dans les clubs. Nous ne pensions pas à faire de l'argent, mais à faire de la musique. Nous n'avions pas d'argent. Nous ne pouvions pas aller à l'école pour suivre une éducation normale. Partout, il y avait quelqu'un qui jouait live au coin d'une rue.

A Chicago l'été, nous n'avions pas de climatisation. On avait chaud, on s'installait dehors, et on jouait... C'est comme ça que j'ai rencontré beaucoup de gens. Il fallait s'habiller aussi bien qu'on le pouvait : de jolies chaussures, une cravate. On gagnait deux dollars par jour en vendant des bouteilles vides et des pastèques. Il n'y avait pas moyen d'avoir un bon travail, on n'avait pas l'éducation nécessaire.  C'EST LE BLUES QUI M'A SAUVE. 
 

Blues etc... : Que pensez-vous du blues français et du blues en France ?

L. Allison : Il y a des français qui ne se considèrent pas comme des Bluesmen parce que justement ils sont français. Je déteste cette vision des choses. Le Blues n'a pas de frontières. Le public français peut apprécier le blues et parmi ceux qui l'écoutent, il y a des musiciens (comme c'était le cas pour nous à Chicago autour de Muddy Waters). Etre français ne veut pas forcément dire ne pas pouvoir jouer le Blues. Prenez par exemple des gens comme Patrick Verbeke, Chris Lancry, Jean Jacques Milteau et bien d'autres, ce sont des gens qui ont su garder leuridentité tout en jouant le Blues. On doit travailler et jammer ensemble. En ce qui concerne le Blues français, cela n'a pas de sens. Il n'y a pas de blues noir ou blanc, il y a le Blues.  
 

Blues etc... : Que pensez vous des jeunes bluesmen ?

L. Allison : Un musicien est comme le bon vin ou le whisky, il faut qu'il vieillisse pour être meilleur... 
 

Blues etc... : Quel est le privilège du musicien s'il y en a un ?

L. Allison : On peut dire que la musique a ses avantages si on considère ma situation actuelle par rapport à mes débuts, mais le chemin est trop long. Si un jeune musicien connaît quelqu'un qui peut l'aider à sauter les étapes, ce n'est pas forcément un avantage parce que les épreuves apprennent beaucoup. C'est de ses efforts que l'on obtient des résultats.  
 

Blues etc...: Le bonheur musical, où le trouvez vous ?

L. Allison : On perçoit le blues à travers la mélodie et on le ressent quand on voit des larmes couler des yeux des enfants qui l'écoutent et on ne sait pas pourquoi. Ce que chante le Bluesman vient de l'intérieur, le chant est au fond de lui. Il chante vrai. Quelquefois, je prends ma guitare et j'ai les larmes aux yeux, je ne sais pas d'où elles viennent. Moi je pleure plus quand je suis heureux que quand je suis triste. 
 

Blues etc... : Votre fils Bernard mène une belle carrière.
Etes vous pour quelque chose dans sa réussite ?

L. Allison : Quand il était petit, on allait à la pêche et je lui montrais des choses. Il commença donc à apprendre avec moi. Puis un jour il est venu me voir, il prit une guitare et commença à jouer. C'était merveilleux. Il me confia qu'il jouait depuis 4 ans. Il avait 13 ans quand il joua sur un de mes albums. Ensuite il fut guitariste de Koko Taylor pendant 3 ans et vint me rejoindre en Europe et devint mon guitariste. Je lui donnais trois chansons pour ouvrir les concerts et j'ai fini par ne plus pouvoir le contrôler. Je lui donnais une demi-heure... Il faisait du Stevie Ray Vaughan et du Jimmy Hendrix et moi du Freddy King. C'était bien. Mais il fallait qu'il mène sa propre carrière et qu'il ait son indépendance. Il termine actuellement son dernier album. Tout va bien pour lui. Je respecte ce qu'il fait et il respecte ce que je fais. Je le considère comme un grand musicien, je suis très fier de lui. 
 

Blues etc... : Quels sont vos projets actuels ?

L. Allison : Ma dernière réalisation est l'album " Blue Streak ". Actuellement je me concentre sur les W.C. Hendrix Awards à Memphis, le Hill Street Blues Festival, le Blues Cruise à travers la Méditerranée et d'autres festivals aux Etats Unis. Ensuite, un tour en Scandinavie, en France, en Angleterre, le Blues Festival du North Sea à Den Haag.  
 

Blues etc... : Avez vous des conseils à donner aux jeunes musiciens ?

L. Allison : N'écoute pas ceux qui te disent " ce n'est pas pour toi " ou " tu ne joues pas bien ". Travaille dur mais ne t'épuise pas. Il ne faut jamais écouter le mot " non " il faut toujours penser que c'est possible de faire ce qu'on a envie.