Au sommaire  du n°14 
  • Dr JOHN
  • BUDDY GUY
  • TONY JOE WHITE
  • LE BLUES &  LE VAUDOU

 


Interview Dr John - Vaudou man

Je pense que le secret n'est pas un élément fondamental, de toute façon cette culture est un mélange avant tout, elle s'est nourrie de traditions différentes pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, si bien que le vaudou de la Nouvelle Orléans n’a pas grand chose en commun avec la façon dont on le pratique aux Caraïbes.

"Anutha zone"...C'est avec ce nouvel album que Dr John signe son retour parmi nous, un album où se mélangent avec bonheur son style louisia-nais propre et des sonorités plus modernes, auxquelles contribuent les nombreux invités (Primal Scream, Portishead, etc..). Mais bien sûr, on retrouve avec bonheur cette ambiance si particulière teintée de vaudou et de spiritualité. Dr John est bien là, libéré (apparemment) de ses vieux démons (façon de parler) définitivement passé du côté des sages...C'est au festival de Cognac que nous avons eu l'honneur de nous entretenir en exclusivité avec Dr John pour une discussion sans tabous autour de son sujet favori. Qui mieux que lui pouvait nous parler du vaudou?  

Blues Magazine : Dr John, la Louisiane fête cette année son tricentenaire... Avez vous des ancêtres français?

Dr John : Ma famille ne vient pas de Nouvelle Orléans en réalité,.. Ils se sont établis là-bas au début du siècle je crois. J'ai bien peur de ne pas en avoir !

Blues Magazine : Votre album "Gris ~ Gris " de 1967 évoque particulièrement le vaudou, cette dimension interculturelle de la vie à la NouvelIe Orléans. Actuellement ce culte y est-il encore vivant, au niveau spirituel, comme élément du folklore ou comme source d'inspiration musicale ?

Dr John : Cela a toujours été une source d'inspi-ration pour ma musique en tout cas...Je pense que beaucoup de gens à la Nouvelle-Orléans n'en parle pas. La Nouvelle Orléans est telle ment multi-culturelle maintenant que l'on trouve toute sorte de culte dont certains provoquent encore un phénomène de méfiance pour la masse. De toute façon, tel le christianisme ou le judaïsme par exemple, les pratiques religieuses sont faites de façon privée sans réel mélange en dehors de la communauté qui partage ton culte. Tout au plus en ressent-on l'atmosphère à la Nouvelle-Orléans mais tout cela reste assez secret.

Blues Magazine : Le secret est-il justement un élément si déterminant dans la culture vaudou ?

Dr John : ]e pense que je secret n'est pas un élé-ment fondamental, de toute façon cette culture est un mélange avant tout, elle s'est nourrie de traditions différentes pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui, si bien que le vaudou de la Nouvelle Orléans n'a pas grand chose en commun avec la façon dont on le pratique aux Caraïbes. Le secret autour de cette culture s'est établi naturellement à cause du phénomène de rejet qu'elle entraîne aux Etats-Unis, la ségrégation y a joué aussi un rôle important... On voit que dans un contexte différent, j'en reviens aux Caraïbes, aucune barrière ne se dresse à la pratique de cette religion, cette culture est tellement ancrée dans l'histoire de ce peuple...Les choses sont différentes aux Etats-Unis, le passé n'est pas le même.

Blues Magazine : Pour vous, quelle est la signification profonde de ce culte ?

Dr John : Je vais te raconter quelque chose de troublant.. A la Nouvelle Orléans nous avons une des plus vieilles communautés indiennes qui, étrangement, est très imprégnée par le vaudou, le vaudou «Choctaw», celui dont je fais parti... Quelqu'un a fait des travaux de recherche récemment qui viennent d'aboutir, il dit que le nom et la symbolique de «Choctaw» revient dans la population indienne depuis 700 ans ! Le culte vaudou d'origine africaine est le culte «Chak-we», c'est marrant la similarité des deux noms, et c'est là qu'on s'aperçoit que tout est lié car la signification de «Choctaw» est «par la grande mer» alors que celle de «Chak-we» est «par la petite mer»… Le vaudou aurait atterri en Amérique par la grande mer ! Mais Dieu seul sait comment... Voilà ce que disent les recherches de cet homme, c'est étrange, non ? Ca me conforte dans l'idée que les Gris-Gris sont partout, en Louisiane, à Londres, à Paris… C'est quelque chose que l'on porte tous en nous.

Blues Magazine : A votre avis, est-ce que le professeur Longhair partageait cet intérêt pour les Gris-Gris ? Etait-ce une source d'inspiration musicale pour lui ?

Dr John : Non, non je ne pense pas... Je sais qu'il s'entendait bien avec certaines personnes impli-quées dans le vaudou, ça c'est certain. Je pense que certains thèmes qu'il abordait dans ses chansons, comme le diable, le mal par exemple, allaient au delà de la culture vaudou... Ce sont les  thèmes  d'un  homme  profondément conscient du dysfonctionnement d'un système, le système américain de l'époque, la ségrégation, les mouvements d'émancipation des communautés noires qui se heurtaient au rejet des autres. Cela dépasse le cadre du vaudou et de la Nouvelle Orléans, vraiment. Je ne suis peut être pas le mieux placé pour te répondre, c'est simplement l'idée que j'en ai...

Blues Magazine : Est-ce que les fêtes du Mardi Gras à la Nouvelle Orléans comportent des éléments, des souvenirs du vaudou dans les décors, les déguisements ou par exemple des jets de colliers à la foule ?

Dr John : Rien de ce qui concerne les Gris-Gris n'a lieu le jour de Mardi gras... Il y a une journée dans l'année ou tout ce qui touche de près ou de loin au vaudou s'exprime librement dans les rues, c'est ce qu'on appelle le «Monday gras». Mardi gras est une simple fête alors que le Monday gras est beaucoup plus spirituel même si il y a aussi quelques exubérances… Il y a beaucoup de folklore lors du Monday gras, c'est très festif mais pas de jets de colliers à la foule (rire).

Blues Magazine : Votre autobiographie «Under a hoodoo man - The life of Nite Tripper» (parue en 1994 aux USA) va t elle être traduite en français ?

Dr John : heu, je sais pas en fait…Tu sais certaines personnes voulaient qu'elle soit traduite en grecque ! J'aimerais bien qu'elle soit traduite mais c'est plus une histoire entre une maison d'édition et une tierce personne, ça ne relève pas vraiment de moi.

     Propos recueillis par Thomas Puyregner