Au sommaire du n°3 
  • PAUL PERSONNE
  • EAST COAST BLUES
  • L'ESCLAVAGE
  • BIG BILL BRONZY
  • DOUBLE DOSE
  • PATRICK VERBEKE

 


BIG BILL BROONZY

Guitariste virtuose et fondateur du Blues urbain, il a su donner au Delta Blues l'incomparable richesse de l'émotion et de lui l'image du « dernier chanteur de blues vivant ».

« De grâce ne dites pas que je suis un musicien de jazz. Non, ne dites pas que je suis un musicien ou guitariste - écrivez simplement ceci : Big Bill était un chanteur et interprète de blues bien connu, et il a enregistré deux cent soixante chansons de 1925 à 1952 ; c'était un homme heureux lorsqu'il avait bu un verre de trop et lorsqu'il s'amusait avec des femmes... » Extrait de Big Bill Blues - (Ludd, Paris 1987).

Big Bill Broonzy de son brai nom : William Lee Conley Broonzy est né probablement le 26 juin 1898 à Scott - Mississippi. Il est resté marqué par ce qu'avait été l'esclavage dans les Etats du Sud, et notamment dans le Mississippi et l'Arkansas où il avait passé les premières années de sa vie, et où il s'était toujours fait un point d'honneur à retourner, la vie de Big Bill Broonzy symbolise le blues, dans ce qu'il a de tragique et déchirant, parce qu'il a été l'expression d'une communauté soumise aux lois du plus fort, mais aussi dans ce qu'il a de foncièrement ironique, voire heureux. Big Bill Broonzy avait une vision réaliste d'un monde dur, injuste et souvent méprisable, son Blues était en quelque sorte le reflet de la vie de la communauté noire. Un Blues chargé d'espoir, car Big Bill Broonzy était animé par le désir de montrer que malgré les maux et les douleurs, rien n'était inéluctable et surtout que la musique, le Blues, pouvait guérir de tous les maux.

La musique, c'est à Pine Bluff dans l'Arkansas que Big Bill Broonzy s'y intéressa pour la première fois. Une anecdote nous raconte qu'il n'avait que dix ans environ lorsqu'il a fabriqué avec des boites, un violon pour son copain Louis Carter et une guitare pour lui-même. Vers 1918 c'est en qualité de violoniste qu'il obtint ses premiers contrats dans les clubs de l'Arkansas.

Au milieu des années vingt, Big Bill Broonzy quitte ses Terres du Sud pour Chicago.La Cité où le jazz règne en maître. D'autres artistes, avant lui, se sont établis dans la « Windy City » mais s'éloignant de leurs racines ils se sont adaptés et tournés vers le Jazz, en vogue à cette période. Rien de cela pour Big Bill Broonzy, son choix était tout autre, il s'appelait le blues. Il apprit la guitare - vite et bien, obtint l'opportunité d'accompagner des artistes déjà de renom dans le milieu du blues comme Charlie Jackson et plus tard la chanteuse Lil Green. Big Bill Broonzy a joué un rôle prépondérant dans l'évolution et la reconnaissance universelle du blues. Il a été l'un de ses tout premiers ambassadeurs, et a eu la grandeur de faire connaître le blues dans le nord.

Fidèle à ses origines, Big Bill Broonzy l'est toujours resté. Il était un chanteur et un guitariste de blues. Les thèmes autour desquels il s'exprimait et qu'il devait enregistrer dès la fin des années vingt, témoignaient sans ambiguïté de son attachement aux traditions musicales du Sud. Des thèmes qui concernaient exclusivement le Mississippi, l'Arkanses, le Texas ou encore la Louisiane, mais aussi le rôle fondamental accordé à la guitare par l'écrasante majorité des musiciens Blues. Avec et grâce à Big Bill Broonzy le Delta blues était parti à la conquête des cités industrielles du Nord.

Devenu l'un des musiciens les plus populaires du Chicago Blues, il enregistrera et gravera près de trois cents titres en vedette et autant en accompagnateur. Big Bill Broonzy était devenu l'un des musiciens incontournables de l'histoire du Blues. Il a eu une influence considérable sur le monde du blues et a été l'un des premiers à enregistrer dans les Etats du Nord. Ainsi il a largement contribué à la naissance du Blues urbain. A partir du Delta Blues, il a façonné un Blues qui reflétait les préoccupations ou les espoirs d'une communauté noire depuis peu urbanisée. Le Bluebird Beat (le blues enregistré chez Bluebird de Lester Milrose ) dont il était l'un des principaux fondateurs, n'était autre qu'une adaptation « sophistiquée » du Delta Blues. Mais cette adaptation devait se transformer en rupture lorsque les cuivres, les rythmes « jazzy » se substituèrent aux seules « incantations » du blues de Delta. La démarche que Big Bill Broonzy a eue, est comparable à celle de Muddy Waters au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L'un et l'autre ont cherché « et réussi » à faire évoluer le blues. Big Bill Broonzy en explorant de nouvelles voies que celles empruntées par Charley Patton, Robert Johnson ou Big Joe Williams, Muddy Waters en revenant au Blues du Delta qu'il a su toutefois moderniser.

L'action de Big Bill Broonzy ne se limita pas aux seules frontières de l'Amérique. Grandissime fut la tâche qu'il accomplit en Europe et plus particulièrement en France au début des années cinquante. Soutenu à cet égard par le grand spécialiste français Hughes Panassié , Big Bill Broonzy a oeuvré et a permis au Blues de se faire apprécier sur le vieux continent. A de rares exceptions près, la musique de Charley Patton, Robert Johnson ou encore Big Joe Williams, était considérée comme mineure et n'avait fait que participer à la naissance du jazz. Encore fallait-il, qu'elle soit connue !

Les critiques eux-mêmes ne l'appréciaient pas autrement, convaincus qu'ils étaient que le Blues n'avait pas évolué, qu'il restait une musique jugée encore primaire et archaïque. Big Bill Broonzy allait donc s'attacher à mettre les choses au point, se produisant dans les clubs parisiens à partir de 1951, enregistrant abondamment et tournant dans tous les pays européens. Il allait prouver que le Blues avait bel et bien évolué. Qu'il était différent du Jazz, de par ses harmonies et ses rythmes spécifiques. Jouant le Blues originel, « le Country Blues », Big Bill Broonzy allait s'attacher à démontrer que le Blues demeurait la musique de l'émotion et qu'il n'avait rien perdu de son authenticité des débuts. Il allait même jusqu'à donner de lui l'image du « dernier chanteur de blues vivant ». Une double leçon, bientôt retenue par de nombreux musiciens qui allaient chercher à s'attirer les clameurs européennes et qui allaient abandonner le Blues moderne électrique pour revenir au Country Blues acoustique.

Ainsi donc Big Bill Broonzy était un novateur. Bien avant Muddy Waters et les artistes du Chicago Blues moderne il chantait bien évidemment mais là n'était pas sa force. Big Bill Broonzy était un créateur et un guitariste. Il a été un grand compositeur, pour lui-même, mais également pour bien d'autres artistes. En arrivant à Chicago dans les années vingt, sa musique caractéristique allait élargir les frontières du blues. Il introduisit une nouvelle notion qui sortait de l'ordinaire à cette époque. La musique n'était plus le fait que d'un seul musicien comme c'était le plus souvent le cas, mais d'un orchestre comprenant parfois un batteur. Alors cette nouvelle notion de « groupe » imposait des arrangements plus complexes et plus travaillés que ceux du Country Blues. Big Bill Broonzy s'est également attaché à renouveler le jeu de la guitare. Virtuose qu'il était au « Fingerpicking », Arpèges qui permettent de jouer la rythmique avec les cordes basses et la mélodie avec les cordes aiguës, il excellait surtout dans le « Flat-Picking », une façon de jouer note par note vraisemblablement introduite par Lonnie Johnson et Charlie Christian. Comme le précise Gérard Herzhaft dans son encyclopédie du blues « Seghers, 1990 » : « la fluidité de son doigté et de son style de guitare, particulièrement inventif dans la gamme de Do, imité abondamment, dominent le blues jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. Son seul rival reconnu alors est un autre grand innovateur, Lonnie Johnson. »

Big Bill Broonzy a été l'un des maîtres du blues les plus respectés par les musiciens. Les plus grands artistes du genre, qu'ils soient chanteurs ou guitaristes : Washbord Sam, Jazz Gillum, John Lee Sonny Boy Williamson, Memphis Slim et même Muddy Waters lui doivent beaucoup. Il a fait connaître et apprécier le blues à un public qui jusqu'alors n'en avait guère entendu. Des années vingt à la fin des années cinquante, il s'est attaché à populariser le Blues avec comme seul credo une meilleure connaissance du Blues. De prestations dans les clubs, en concerts, d'enregistrements, en séances studio, de Chicago, à l'Europe, Big Bill Broonzy était reconnu comme l'une des très grandes stars et rares stars du blues. Mais lui-même ne se définissait que simplement comme un chanteur et guitariste du Country Blues. La disparition de Big Bill Broonzy est survenue le 15 Août 1958 à Chicago, des suites d'un cancer. Pour le public européen, Big Bill Broonzy avait l'image du musicien solitaire, ancré dans la tradition du Blues rural. Pour la majorité des américains, ce n'était qu'un Bluesman de plus qui venait de disparaître !

Emmanuel Roze

Discographie « Les Indispensables » :
Big Bill's Blues (Portrait)
Big Bill Broonzy, 1932-42 (Biograph)
The young Big Bill (Yazoo)
Do that guitar rag (Yazoo)