Jesse Thomas

Blues Is A Feeling

Delmark 1-800-684-3480

La notion de " Légende " est aujourd'hui tellement galvaudée qu'on a pris l'habitude de tresser des pissenlits au moindre bluesman occasionnel, rescapé des années 60. Jesse " Baby Face " Thomas, lui, aurait pu les briguer, ces précieux lauriers. Hélas ! L’homme est passé quasiment inaperçu jusqu'en 1992, date à laquelle Delmark le remarque lors du Chicago Blues Festival. 3 ans après cette séance (objet de la présente galette), Baby Face quitte cette vallée de cendres, la tête toujours aussi nue. Il avait pourtant l'âge du bronze. Né en 1911 en Louisiane, Thomas se fait oublier à Shreveport et à Los Angeles. Il grave ses premiers 78-tours en 1929, en même temps que les pères fondateurs. Pianiste au départ, il se tourne vers la guitare parce que les femmes trouvent les gratteux plus sexys que les assis. (Son modèle Lonnie Johnson est là pour l'en persuader.) Il fréquente quelques pointures dont il aurait pu être l'égal, Blind Lemon, Texas Alexander ou T-Bone. À part une gravure pour Modern, il s'embourbe toute sa vie dans l'ornière des petits labels régionaux (Miltone, Red River, etc.). Durant la dernière séance, celle de 1992, Delmark le fait enregistrer avec John Primer (seconde guitare de rêve) et Jodie Christian (pianiste chicagoan de jazz). Les connaisseurs vous diront que Baby Face, c'est un fond de Delta endimanché d'une touche Nouvelle-Orléans. Ils vous diront encore qu'à 81 ans, sa voix s'est bien affaiblie. Elle bourdonne, résignée, imperceptiblement vibrante sur les fins de vers (" Married Woman Blues "). Pour soutenir cette voix, Thomas et Primer brodent un picking swinguant, harmonieusement dosé, sur des guitares claires et à peine amplifiées. Difficile d'isoler l'un et l'autre, d'autant que Primer joue dans un style mesuré dont il est peu coutumier. Alignements de plans rebattus, oui, mais n'oublions pas que Baby Face fut l'un de ceux qui les ont inventés. Le piano apporte sa trame discrète au canevas, très efficace en l'absence d'une basse et d'une batterie. Distinguons le trialogue instrumental " Jessie, John & Jodie Jam ", un exemple de l'osmose dans laquelle œuvre le trio (avec un break en slide, sauvage, onomatopéïque, digne de Muddy Waters – Primer sans doute). Certes, sans basse ni batterie, hanté par cette voix estompée, le disque ne s'écoute pas d'une traite sans un poil de lassitude, mais le doigté est si tendre qu'on accepte volontiers de faire un petit effort. Douceur, maîtrise, délicatesse. Et basta !

Christian Casoni.