Une exclusivité Blues Magazine 

Interview Björn Berge

31 mars 2008

à l'Européen

 

Interview préparée et réalisée par Dominique Boulay
Traduction de Josée Wingert
Photos N/B Bruno Migliano
Photos Couleur Dominique Boulay

 

 

C'est l'année dernière, en mai 2007, que j'ai rencontré Björn Berge, le norvégien, dans les studios de Radio France, où il se préparait à enregistrer pour l'émission L'oreille en coin. Il venait de sortir son album I'm The Antipop, et celui-ci se trouvait donc déjà dans toutes les bonnes crémeries. Il passait en concert à Paris le soir même. Je n'ai pu y assister, mais le 31 mars 2008, je profitais de son nouveau passage à l'Européen, à l'occasion de la sortie de son nouveau disque Live In Europe, pour assister en direct aux prouesses du fougueux viking. Les propos qu'il m'a tenus ce jour-là sont évidemment toujours d'actualité !

BM > Tu as commencé par jouer du banjo avant de t'emparer de la guitare. Est-ce bien John Hammond qui t'a incité à changer ainsi d'instrument ?
Björn Berge > J'ai joué du banjo pendant plusieurs années. J'ai commencé au collège et cela
a continué jusqu'à l'université. Je n'avais pas beaucoup d'argent et ce que nous gagnions avec le groupe n'était pas suffisant pour vivre. J'ai alors décidé de jouer en solo. Et à cette époque-là, j'écoutais pas mal Robert Johnson. Mais j'avais aussi envie d'écouter des artistes plus contemporains. Je suis allé chez un disquaire, j'ai cherché dans le rayon Blues. Et j'ai vu cet album rouge John Hammond Live. J'ai demandé au commerçant qu'il me le fasse écouter. La première chanson était How She Would, et là, je suis resté sur le cul. C'était vraiment pour moi une toute nouvelle expérience musicale. C'était moderne, le son était bon : vital, progressif, funky, bluesy, tous les substantifs s'appliquaient, en même temps, à ce morceau. Alors, j'ai demandé à un copain si nous pouvions acheter ce disque à deux et si nous pouvions le partager. Je l'avais une semaine et puis c'était son tour, et ainsi de suite.

BM > C'est donc bien grâce à lui que cela a commencé. L'as-tu ensuite rencontré ?
BB > Cela fut ma première rencontre avec John Hammond. Et puis, un peu plus tard, lorsque j'ai commencé à jouer en solo, comme je le fais maintenant, je me suis débrouillé pour pouvoir faire des concerts dans les cafés et gagner un peu d'argent. Dès que cela a commencé à bien marcher, je me suis précipité pour acheter un maximum de ses disques. Et en 1999, je l'ai enfin rencontré. Il est passé en Norvège. C'est vraiment un chanteur et un guitariste fabuleux.

BM > J'ai lu dans le premier interview que tu nous avais accordé, que tu jouais toujours avec tes copains lorsque tu étais de retour chez toi ?
BB > Oui c'est exact. Je les vois, au minimum, une fois par mois. Si j'ai du temps, on se voit tous les lundis. Quand je suis à la maison, c'est fifty fifty, 50 % du temps à répéter et 50 % pour maintenir le lien social avec les copains. J'ai commencé avec ce groupe en 1984, cela représente pas mal de temps. Nous continuons à nous voir et à jouer ensemble. Maintenant, je fais des tournées et j'ai moins le temps, mais nous maintenons le contact. D'ailleurs, lundi prochain, nous avons prévu de nous voir.

BM > Que jouez-vous lorsque vous êtes ensemble ?
BB > Nous continuons à jouer du Bluegrass. Quand j'étais jeune, j'ai joué dans différents groupes, on faisait du Rock, du Blues, du Folk. Mais, c'est le groupe de Bluegrass qui est resté celui avec lequel je suis resté depuis tant d'années.

BM > Peux-tu nous parler un peu de la situation du Blues dans les pays scandinaves ?
BB > Nous avons beaucoup de très bons groupes en Suède et au Danemark. Je n'en connais que quelques-uns en Finlande. Je pense que c'est surtout dans les deux premiers pays cités qu'il y a beaucoup de formations. Mais tu sais que c'est néanmoins ici, en Norvège, qu'il y en le plus ! La scène Blues est très populaire dans ce pays. Il y a au moins une centaine de clubs de Blues ici. Et ils donnent de très bons concerts. Cela peut aller d'un concert par semaine pour certains, à une ou deux fois par mois pour d'autres.

BM > As-tu le temps de lire la presse musicale spécialisée lorsque tu es à la maison et connais-tu le Jefferson Blues Magazine suédois ?
BB > Oui naturellement. A propos de ce magazine suédois, il y a quelques années, ils ont même rédigé un article sur moi et l'un de mes amis. Cela m'avait rendu très fier et m'avait donné le sentiment que j'étais vraiment quelqu'un de très célèbre.

BM > Es-tu misanthrope puisque tu joues seul, ou bien as-tu songé à jouer autrement ?
BB > J'aime, professionnellement parlant, jouer seul. J'ai développé une certaine manière de jouer en étant solitaire. Parfois, je joue en groupe. Mais c'est juste pour m'amuser, avec mes amis, par exemple. Dans le cadre de ma carrière, il n'en est pas question. Il y a beaucoup de groupes partout autour de nous. Moi, je veux sortir du lot, je veux être quelqu'un de spécial. Pour le moment, je suis heureux tout seul.

BM > Est-ce ta manière d'être original que d'être seul ?
BB > Oui, je peux improviser, je peux plaisanter avec le public. Je peux jouer tout ce que j'aime sans contrainte. Je n'ai pas à apprendre aux musiciens comment me suivre. Je suis libre et j'aime cela !

BM > Est-ce que tu as joué ailleurs qu'en Europe ?
BB > J'ai fait une tournée sur la côte est des Etats Unis. J'ai joué à New York, Philadelphie, Baltimore, Washington, Arlington et encore dans d'autres endroits dont je ne me rappelle plus le nom. Je n'ai joué que dans de très grandes villes. Et cela juste pour tester l'atmosphère un peu particulière, un peu spéciale. Je voulais me rendre compte de ce que cela faisait que de se trouver là-bas. Et c'était vraiment bien ! Mais, c'est bizarre par rapport à l'Europe. Ici, par exemple, tout le monde sait qui est Robert Johnson, qui est BB King, et on en connaît pas mal sur la musique. Lorsque je suis en scène et que je dis : je vais vous interpréter une chanson d'untel, en Norvège, en Allemagne, en France, en Suisse, les gens applaudissent. Parce qu'ils savent de quoi il s'agit. Là-bas, c'est différent. Il n'y avait pas de réaction préliminaire. Je jouais, ils étaient OK. Cela semblait normal. Ils étaient ravis, mais il n'y avait pas de réaction ! Pour eux, tout semblait tout semblait naturel. En Europe, les gens applaudissent dès que tu annonces que tu vas interpréter un morceau écrit par untel ou untel. Là-bas, finalement, ils ne sont enthousiasmés que lorsque tu as joué le morceau. Après les concerts, j'ai essayé de parler musique avec les gens et je leur demandais, par exemple : connaissez-vous Robert Johnson ? Et ils me regardaient surpris : Robert qui ? J'avais beau leur dire que c'était le bluesman le plus célèbre d'avant guerre ! En Europe, on sait qui a écrit Sweet Home Chicago, Dust My Broom, Crossroads, toutes ces chansons. Eh bien là, où j'étais aux Etats Unis, ce n'était pas le cas, j'étais un petit peu déçu. Je ne comprenais pas qu'ils ne puissent pas connaître. Je peux arriver à comprendre qu'ils ne connaissent pas John Hammond ou n'importe qui d'autre, mais Robert Johnson ! J'avais toujours pensé qu'il appartenait à leur histoire. Du moins, c'est ce que l'on pouvait supposer. Mais à part cela, ce fut une expérience sympa : grandes villes, grosses automobiles, grands immeubles.

BM > Quels publics préfères-tu en Europe ?
BB > J'aime bien tout le monde naturellement. Mais j'aime particulièrement les jeunes. Quant ils viennent à mes concerts, je suis certain de les compter parmi mes fans pendant de plus longues années. Tu sais que les jeunes, aujourd'hui, ont l'esprit plus ouvert à toutes les musiques que les jeunes générations précédentes. Il y a de grosses différences entre les années 90 et maintenant. Dans certains endroits, mon public est vraiment très jeune, entre 18 et 30 ans. Je trouve cela jeune, parce que j'ai moi-même 38 ans.

BM > Et 40 ou 50 ans, est-ce encore jeune ?
BB > Oui, évidemment. Dans certains lieux, il y a des personnes de 60 et plus qui viennent, parce qu'ils aiment la musique. J'espère néanmoins, conserver les jeunes avec moi, comme cela j'aurais un public qui vieillira avec moi.

BM > Es-tu grande salle ou petite salle ?
BB > Cela dépend. Cela n'a pas d'importance que la salle soit grande ou petite. J'ai fait d'immenses salles en Allemagne, en Italie, en France, de grands festivals, mais cela n'a pas d'importance. Dans les petites salles, cela peut parfois être difficile à cause du son. J'aime bien qu'il soit puissant. Mais je suis bien dans tous les endroits où cela joue : 4500 personnes ou dans des endroits où il n'y a que 150 personnes, comme hier soir, je suis ouvert à tout. C'est le public qui compte, parce que s'ils sont là et qu'ils m'accueillent et écoutent ma musique, eh bien, c'est tout ce que je demande.

BM > Quels sont les guitaristes que tu écoutes à la maison ?
BB > Ceux que j'écoute le plus en ce moment sont plutôt des guitaristes de Jazz Certains font vraiment des soli extraordinaires. Ma préférence va à ceux qui jouent acoustique, comme moi. Il y en a même un qui joue avec la même guitare que moi, une Taylor. J'ai aussi une Takamine avec laquelle je joue beaucoup. Mais sur cette tournée, j'utilise de préférence la Taylor.

BM > Si tu ne joues pas de guitare, de quels autres instruments joues-tu ?
BB >Le piano, j'aime beaucoup aussi le saxophone baryton. Ce sont des instruments intéressants qui donnent des sons profonds et graves…

BM > As-tu essayé de chanter en norvégien ? Et si oui, existe-t-il des enregistrements ?
BB > Oui, j'essaye de chanter dans ma langue maternelle, mais je n'ai rien enregistré. Je pense que l'anglais est plus adapté. Mes musiciens préférés chantent en anglais. Alors je continue à faire comme eux, c'est plus facile.

BM > Est-ce que tu considères que ton disque I'm The Antipop est la suite directe d'albums comme St Slide, paru en 2004, Bag Of Nails, paru en 2000 ou Ilustrated Man, paru en 2002, parce que dans ces albums-là aussi, tu reprenais des morceaux qui avaient été composés par d'autres artistes célèbres comme Skip James, Robert Johnson, Ian Anderson, Led Zeppelin, par exemple ?
BB > Oui, on peut dire cela, et il faut dire aussi que dans le dernier disque que j'ai enregistré en France, St Slide, je reprenais aussi des chansons qui appartenaient à d'autres compositeurs. Mais avec I'm The Antipop, j'ai essayé d'aller aussi loin que possible dans l'interprétation de reprises avec une guitare douze cordes. Est-ce que tu comprends bien ? C'est peut-être là que réside la différence.

BM > Oui, je crois que je comprends.
BB > C'est une sorte de mix de mes anciens disques. Tu sais que c'est vraiment intéressant de faire cela de temps en temps. D'ailleurs, les vieux bluesmen le faisaient aussi. Mais c'était comme du vol, parce que les morceaux n'étaient pas d'eux. En ce qui me concerne, ce n'est pas exactement la même chose. J'écris également des chansons de mon côté, il y a du travail personnel. Et j'en emprunte à d'autres artistes. Il y a comme un mélange des deux…

BM > J'ai appris, grâce à ton site Internet, que c'était ton frère qui l'avait configuré. Est-ce qu'il joue de la musique lui aussi ?
BB > Oui, il a joué dans le même orchestre de Bluegrass que moi. Il a sept ans de plus que moi. Et quand nous étions plus jeunes, c'est lui qui était le leader du groupe. J'avais quatorze ans, deux de mes amis avaient respectivement quinze ans, tandis que mon frère était âgé de 21 ans. Il continue toujours à jouer ce qu'il compose, et il joue mes morceaux.

BM > Est-ce que tu as le temps de faire du ski en Norvège ?
BB > Je n'en fais plus depuis mes douze ans. La dernière fois que j'en ai fait, j'ai eu un accident. Je suis tombé et je me suis cassé un doigt. Depuis, j'ai arrêté. (On comprend pourquoi). Parfois, j'y emmène mes enfants, mais c'est tout. Nous faisons simplement de la ballade touristique ou de la randonnée.

BM > Penses-tu que l'hiver norvégien est une bonne source d'inspiration pour les compositeurs de Blues et autres musiciens ?
BB > Hum, hum, tu sais qu'en Norvège, il y a quatre saisons dans une même journée. Il peut y avoir du grand soleil lorsque tu te réveilles, puis il peut neiger pendant que tu prends le petit déjeuner… et ainsi de suite. Non, la meilleure chose en hiver, c'est quand il fait nuit. J'aime quand à cinq six heures de l'après-midi, il fait très très sombre, quand il fait très froid dehors, et que tu es bien au chaud à l'intérieur. C'est le moment le plus propice à la création. Tu es au calme. L'été, par contre, tout le monde est toujours dehors et cela bouge tout le temps.

BM > Te définis-tu comme un homme de la campagne, puisque c'est là que tu demeures ou bien comme…
BB > Non, non pas du tout ! J'habite une petite ville, environ 13000 habitants. Moi, j'ai eu la chance d'avoir fait construire une maison à l'extérieur de la ville, à trois kilomètres du centre, au milieu de la forêt, dans la nature. Le gouvernement a décidé d'en faire une réserve protégée. Il n'y a plus de construction possible dans ma contrée. Je suis près de tout, bois et montagnes. A proximité, il y a un lac, et je peux aller nager facilement. J'habite dans un endroit merveilleux. Je vais à pied en ville. J'aime aussi cet endroit parce que ma mère est native de cette région. Il y a des daims dans la forêt et plein de petits animaux. Et en plus, j'ai fait installé un studio où je répète avec vue sur le ciel et les arbres. Je vis dans la plus belle région du pays la plupart du temps. Et pour le travail, comme par exemple en ce moment à Paris, c'est un peu le jour et la nuit. Je passe d'un lieu terriblement paisible, au monde de l'agitation ! Je ne suis plus vraiment un homme de la campagne. Avec l'avion que j'appréhendais d'utiliser, il y a quelques années, les transitions se font facilement. Je monte à bord, et je m'endors. Je me réveille tantôt dans l'agitation quand j'arrive à travailler, et tantôt dans le plus grand calme lorsque je rentre à la maison.

BM > Et bien, il ne me reste plus qu'à te remercier pour ta disponibilité et ta gentillesse. J'espère que l'émission sur France Inter va se dérouler comme tu le souhaites.