Une exclusivité Blues Magazine 

Eric Longsworth - Décembre 2008

 

Préparée et réalisée par Frankie Bluesy Pfeiffer et Nathalie Nat Harrap, le 15 décembre 2008, avant le concert au Théâtre de la Fenêtre à Paris.
Photos : Franckie Bluesy Pfeiffer

Un violoncelliste entre Blues, Jazz et Rock progressif

Compositeur et violoncelliste de talent, Eric Longsworth est réellement un artiste que l'on peut considérer comme inclassable, tant il ondule avec virtuosité aux confluents de plusieurs styles. Jouant du violoncelle comme s'il s'agissait parfois d'une guitare, d'une basse ou encore de percussions, Eric a choisi la liberté, celle de créer et de jouer, en troquant son violoncelle classique pour un instrument électrifié.
Doté d'un sens évident du rythme et d'une capacité rare à créer une ambiance, ce virtuose du violoncelle tire de son instrument électrique autant de mélodies captivantes que d'harmonies inédites.
Dans le cadre du lancement de son nouvel album A Ciel Ouvert, ou plutôt de son projet, comme il le définit lui-même, Eric Longsworth occupait avec son quartet le Théâtre de la Fenêtre pour trois dates en décembre 2008, trois concerts d'une musicalité et d'une sensibilité exceptionnelles.

BM > Tu es américain, tu as vécu au Québec et maintenant tu es installé en France. Est-ce pour cela que tu as cet accent quand tu parles français ?
EL > Oui… (rire). Je suis américain, j'ai habité à Montréal et je suis installé en France depuis 6 ans maintenant. Au départ, mon idée était de venir passer une année sabbatique… et je suis toujours là. (rire).

BM > Tu t'es installé où ?
EL > Dans la Drôme, près de Grignan.
(NDLR : Ayant vécu près de 8 ans dans la Drôme, nous avons tout d'abord parlé de cette superbe région avant de revenir à parler de musique et de violoncelle…).

BM > Ta formation musicale ?
EL > A la base, j'ai une formation classique, même si j'ai senti très tôt que j'étais très attiré par l'improvisation. Mais pour un violoncelliste, il était très difficile de sortir du moule classique.

BM > Il y a des musiciens dans ta famille ?
EL > Oui, ma mère est Directeur de chorale. Mon père, lui, n'est absolument pas musicien. (rire).

BM > Et pourquoi le choix du violoncelle ?
EL > J'ai choisi cet instrument parce que mon meilleur ami avait commencé à jouer du violoncelle, tout simplement (sourire).

BM > A quel âge ?
EL > J'ai commencé le violoncelle à 10 ans.

BM > Tu n'as jamais regretté ce choix ?
EL > Non. Moi, je suis tombé amoureux de l'instrument alors que mon copain, lui, il a arrêté après quelques années (sourire). Après l'université, j'ai continué dans le classique pendant quatre ans, mais cela devenait pour moi de plus en plus difficile, parce que je sentais en moi une envie très forte de passer à autre chose, car jouer du classique n'était pas ce que je voulais faire. Mais je n'avais pas encore le courage, ou les moyens pour sortir du moule classique.

BM > Plutôt que de jouer dans des orchestres, n'as-tu pas été tenté de jouer du violoncelle en solo ?
EL > Oui, bien sûr ! J'ai joué des pièces pour violoncelle solo également, et il y a de très belles pièces pour violoncelle solo, comme celles de Bach par exemple, mais malgré cela, j'avais toujours en moi cette envie très forte de passer à autre chose.

BM > Cette envie, c'était quoi, plus précisément ?
EL > C'était l'improvisation. C'est cela qui m'a toujours attiré : jouer autre chose que ce qui est écrit sur une partition et que tu dois jouer à la note près. Ce qui m'ennuyait dans le classique, c'est que le meilleur que tu puisses faire est de ne pas faire d'erreur en jouant exactement ce qui est sur une partition. Jouer très exactement ; pas moins, pas plus. Et l'ironie dans tout ça, c'est que Bach improvisait. Mais depuis des années, on n'improvise plus en classique, elle est bien finie cette époque-là.

BM > Et quand tu étais jeune, tu écoutais quoi ?
EL > Quand j'étais ado, je n'écoutais pas de Jazz mais du Blues. Beaucoup de Blues. Et ce qui m'a attiré plus tard dans le Jazz, c'est cette porte ouverte permanente à l'improvisation. Tous les moyens pour improviser sont là !

BM > Le fait d'enregistrer tes compositions, et donc de figer sur CD ce que tu joues, n'est pas quelque part contradictoire avec cette envie constante d'improviser ?
EL > (large sourire). Oui… oui, c'est vrai, mais pour moi, le disque n'est pas là pour figer le morceau que j'ai composé, mais pour montrer au public ce qu'il peut entendre comme musique en venant à mes concerts. Et je pense que le public qui vient m'écouter en concert sait qu'il va entendre les morceaux enregistrés sur disque, mais avec des arrangements ou des lignes musicales différentes. Et puis un disque, c'est aussi le moyen de laisser une trace de son travail.

BM > Ne t'est-il jamais arrivé d'avoir un sentiment de frustration en réécoutant un de tes disques, parce que lors d'un concert tu as mieux joué tel morceau, ou parce que tu as improvisé quelque chose que tu n'avais pas retranscrit sur disque ?
EL > C'est sûr… c'est sûr ! Surtout parce que sur scène, on vit souvent des moments magiques, presque uniques. Mais quelque part, je pense que c'est bien et que c'est même une chance que ce soit ainsi, parce que c'est ce qui fait la particularité, la beauté, la magie de chaque concert. Ces moments-là, on ne peut pas les planifier. Ils sont magiques parce qu'ils nous arrivent comme ça, de manière totalement imprévue… (silence). Ce sont des moments de grâce.

BM > Qui ne se produisent pas à chaque concert…
EL > Non, bien sûr que ce déclic magique ne se produit pas à chaque concert. Et c'est ce qui rend chaque concert unique, pour les musiciens comme pour le public.

BM > Dans ton dernier CD, A Ciel Ouvert, tous les titres sont de toi, exact ?
EL > Oui.

BM > Comment composes-tu ?
EL > Je compose beaucoup au violoncelle. Souvent, cela prend forme à partir d'une idée, d'une trouvaille. Ce qui est formidable avec le violoncelle, c'est qu'il n'existe presque rien d'écrit pour cet instrument, à part dans la musique classique, et que beaucoup de choses sont possibles. En fait, depuis que j'ai quitté le classique, mon travail est surtout un travail de découverte : essayer des choses. Et pour revenir à ta question sur la manière dont je compose, je te dirais que l'idée vient, et que le travail qui suit devient la composition.

BM > Cette démarche novatrice de compositeur pour violoncelle est-elle facile ou difficile ?
EL > La difficulté est dans le fait que le processus est plus long. Ce que je veux dire, c'est que pour un saxophoniste ou un guitariste, ils peuvent écouter les titres d'autres saxophonistes ou guitaristes, rejouer les thèmes, travailler dessus pour ensuite composer, alors que moi, j'écoute le saxophoniste ou le guitariste et j'essaye de travailler au violoncelle ce qui est joué au saxo ou à la guitare (sourire). Et parfois, il y a des choses que je peux rejouer, et des fois où ça ne marche pas du tout ! (rire). Pour moi, vois-tu, il y a un énorme travail d'adaptation qui n'existe pas lorsque tu écoutes du saxo et que tu joues du saxo. Et c'est à cause de tout ce travail d'adaptation, que je dis que pour moi, le processus est plus long.

BM > Tu as déjà fait des adaptations de morceaux écrits pour d'autres instruments, guitare, saxo, trompette, par exemple ?
EL > Non. J'ai déjà retranscrit et joué sur violoncelle des chorus de Charlie Parker ou de Sonny Rollins, de Coltrane et de guitaristes aussi, mais sincèrement, cela ne sonne jamais aussi bien que sur l'instrument original. Mon but, quand je fais cela, n'est pas de jouer un chorus intégral, mais plutôt de voir s'il y a des idées qui peuvent me venir à partir de ces chorus-là. C'est pour cela que je dis que le processus est long, tu comprends ?

BM > Parfaitement…
EL > (poursuivant son explication). C'est un travail de recherche, un peu comme pour trouver des mots qui vont faire partie de mon vocabulaire. Et après, je fais mes propres phrases avec.

BM > As-tu rencontré des musiciens qui se sont mis au violoncelle grâce à toi ?
EL > Oui, quelques uns… mais pas beaucoup (rire). Je donne des cours à Valence, et même si je n'ai pas beaucoup d'élèves, c'est déjà un signe, je pense.

BM > Tu es, ou on t'a mis sous une étiquette Jazz, mais ce que tu joues pourrait sans problème être comparé à ce que jouaient des groupes de Rock, dit progressif, des 70's, comme King Crimson. Qu'en penses-tu ?
EL > Oui, c'est juste. Surtout que ce n'est pas le style Jazz qui m'a attiré, mais l'improvisation que le Jazz rend possible avec évidence et facilité. Et moi, ensuite, je mets tout ça à ma sauce, avec du Blues, du Rock, de la musique africaine, du Folk et du classique aussi (rire), car j'aime toutes ces musiques autant que le Jazz.

BM > On peut donc un jour te voir jouer avec des guitaristes Blues ou Rock ?
EL > Oui, bien sûr. Oui, c'est sûr ! Le seul problème c'est les bacs (rire). Dans quel bac va-t-on mettre mes disques… ? Où trouver mes disques dans un magasin… ?

BM > D'où cette étiquette Jazz que tu ne refuses pas…
EL > Exactement. Le problème est que si tu n'es pas identifié à un style de musique, on ne te trouve pas dans les bacs… c'est bête, mais c'est ainsi.

BM > Ton premier album, I Hear You, était un album solo. Sur le second, If Trees Could Fly, tu jouais en duo, puis en trio sur ton troisième album, Sans Souci. Sur A Ciel Ouvert, tu joues en quartet, est-ce que cela signifie que le cinquième album sera joué par un quintet ?
EL > (rires) C'est possible….

BM > Cette évolution, cette progression dans le nombre de musiciens qui t'accompagnent était-elle voulue ?
EL > (rire). Non, pas du tout. Ce n'était absolument pas voulu. D'ailleurs, jamais je ne l'avais remarqué avant que tu ne me le présentes ainsi ! (rire). Mais en même temps, maintenant que tu l'as exposé de cette manière, cela me fait penser à un de mes défis personnels, qui était de trouver la place de cet instrument, du violoncelle, dans un groupe. Jouer sur le premier album en solo, oui, c'était volontaire, parce que je trouve qu'avec un violoncelle on peut tout faire : on peut jouer comme un bassiste, comme un guitariste, comme un saxophoniste ; c'est un instrument qui a un volume énorme, et je voulais montrer qu'en jouant en solo, je pouvais tout faire.

BM > Tout faire ? Tu avais peut-être un ego démesuré à cette période-là, non ?
EL > (rire). Oui, peut être… (rire). Non, en fait j'avais un ego très fort pour mon instrument. J'avais la sensation très forte qu'il pouvait y avoir une palette très large pour cet instrument, et c'est ce que j'ai voulu démontrer avec ce premier album. Non pas ce que je peux faire avec un violoncelle, mais tout ce qu'un violoncelle peut faire.

BM > Pour le second album, tu as joué en duo avec un bassiste. Pourquoi ?
EL > Deux raisons à cela. La première, c'est parce que Marc Johnson est quelqu'un que j'ai toujours adoré, et la seconde raison, c'est parce que jouer avec un bassiste était très important pour moi, dans le sens où cela me permettait de sortir totalement du rôle de bassiste qui est trop souvent affecté à un violoncelliste.

BM > Mais ensuite, en jouant sur ton troisième album avec un accordéoniste et un saxophoniste, n'as-tu pas, involontairement, repris ce rôle-là ?
EL > Tu as tout à fait raison, et c'est exactement ce qui commence à m'arriver. Mais, faire rentrer d'autres instruments dans le groupe fait aussi partie de ce défi dont je te parlais tout à l'heure : trouver la place du violoncelle dans un groupe. Et c'est mon défi personnel : jouer sans me retrouver dans le rôle d'un bassiste.

BM > Penses-tu y être arrivé ?
EL > (sourire). Oui, je le pense. Très sincèrement (silence). Et même si sur certaines compositions je reprends le rôle d'un bassiste, tu remarqueras que j'ai aussi une place pour des chorus de violoncelle. Et puis, j'ai toujours été pour l'échange des rôles…

BM > Comme sur Seven Steps, où c'est la guitare de Rémi Charmasson qui joue une ligne musicale qui fait office de basse, en quelque sorte ?
EL > Tout à fait ! Et cela, parce que je ne veux pas qu'il y ait un instrument déterminé qui soit toujours dans une position d'accompagner les autres. Il faut que chacun ait sa place devant.

BM > Est-ce que le fait d'intégrer à ton quatuor actuel un bassiste ne serait pas, alors, la formule qui t'obligerait à évoluer encore différemment ?
EL > Exactement ! Et c'est exactement cela que j'ai en garde robe (rire)… Un projet qui pourrait voir le jour prochainement, d'ailleurs.

BM > Et c'est donc le quintet que je t'annonçais tout à l'heure… !
EL > (rire).

BM > Pour le cinquième album… !
EL > (rires). Si tu le dis, alors… peut-être… (rires).

 

 


ERIC LONGSWORTH
A Ciel Ouvert
Diese / Harmonia Mundi

Après trois premiers opus, I Hear You sorti en 1997, puis If Trees Could Fly et Sans-Souci, voici le quatrième album d'Eric Longsworth, A Ciel Ouvert, sur lequel le virtuose du violoncelle électrique nous propose un nouveau quartet, composé d'Eric Séva au saxo, Rémi Charmasson à la guitare, François Verly aux percussions et avec, comme invité, Olivier Ker Ourio à l'harmonica. Les compositions bouillonnantes d'Eric Longsworth ouvrent un espace musical où les notes se chevauchent, se percutent, se croisent et s'amplifient avec finesse et détermination. Zigzags imprévisibles alternent avec tempos plus rapides et phrasés si légers qu'ils en deviennent aériens. Dès les premières mesures, à des longueurs d'une musique au goût prononcé pour la forme, Eric Longsworth révèle toute la complexité de son univers éclairé et sensible, tout entier orienté vers la créativité la plus libérée, une alchimie musicale d'une fraîcheur exquise. A Ciel Ouvert : un répertoire d'une richesse impressionnante, dopé par le talent des musiciens, une musique en apesanteur dont la légèreté force le respect, un univers spontané enrichi par des improvisations finement ciselées, un monde qui oscille entre rigueur et liberté totale, une révélation ! Un CD que vous aurez plaisir à réécouter, tant vous ne saurez où le classer, quelque part entre Jazz, Blues et Rock progressif…

Frankie Bluesy Pfeiffer