Une exclusivité Blues Magazine 

Tim Hain

 

Préparée et réalisée par Franckie Bluesy Pfeiffer - Décembre 2008
Photos : © DR

Avez vous entendu parler de ce que le Blues anglais nomme le Bleggae ? Le Bleggae n'est autre qu'un Blues façonné par Tim Hain, un auteur compositeur guitariste chanteur qui a cette faculté qu'ont certains génies de la musique à s'approprier, s'imbiber de musiques existantes pour créer, à partir de celles ci, un univers qui leur est propre, original et novateur.
A l'instar de ce qui s'est fait avec le Blues et le Rap, le Blues et les rythmes africains, entre autres, l'entreprise était elle possible à partir du Blues et du Reggae ? C'est la réponse que nous sommes allés chercher en rencontrant Tim Hain.

La première chose qui vous frappe lorsque Tim vous reçoit, ce sont ses yeux : lumineux, pétillants, puis son crâne rasé à la Eddie Martin. L'homme est comme son Blues, son Bleggae : il refuse le confort et les recettes pour mieux officier dans le genre subtil, à l'équilibre fragile. Le mec est classe, et son truc à lui n'est pas de venir grossir la liste des bluesmen reconnus qui savent manier une six cordes, mais d'oser, de tenter des mélanges explosifs et qui étonnent. Tim surprend et aime surprendre. Le gilet brodé et classieux qu'il porte est à l'image du bonhomme : distingué et d'une grande simplicité.

Blues Magazine > Tim, c'est quoi, le Bleggae ?
Tim Hain > C'est un mélange de Blues et de Reggae. Et le nom Bleggae n'est rien d'autre que la contraction des deux mots, Blues et Reggae.

BM > Comment es tu arrivé à créer ce style-là ? As tu mis du temps à faire des essais, à chercher… ou bien est ce venu comme cela, d'un coup, en te disant que tu devais absolument trouver quelque chose d'original ?
TH > Non, pas du tout ! (sourire). En fait, cela s'est passé tout simplement : il y a maintenant bientôt deux ans, au mois de juillet, je terminais des mixages, et plus particulièrement celui de la reprise que j'avais faite d'un titre de Jimi Hendrix, le fameux Wind Cries Mary, et un de mes copains, qui est guitariste aux Etats Unis - il a joué avec Lou Reed, tu vois… - mais aussi compositeur… bref, on était là, assis dans mon studio à savourer un excellent whisky, et après quelques verres (rire), je lui ai joué ma version de Wind Cries Mary et il a adoré ! Il est devenu complètement dingue, me tapant sans cesse sur l'épaule en me disant que j'avais là, un son d'enfer. Et c'est là qu'il m'a dit : Tu as inventé le Bleggae. Voilà comment tout a commencé, (rire), sur un titre de Jimi Hendrix.

BM > Un Blues mâtiné de Reggae sur du Hendrix, c'est très provoc, tout de même…
TH > C'est vrai que ce n'est pas évident de toucher à un titre de Hendrix, mais le Blues est une musique vivante qui n'est pas formelle, et à ma façon, je fais ce que des bluesmen blancs ont fait avec le Blues africains : je m'inspire, je fais vivre ce Blues que l'on ne doit surtout pas laisser figé, dans un carcan de règles établies. Le Blues était, à l'origine, l'expression de la souffrance et de la colère des noirs qui travaillaient dans le coton, et le Reggae a été aussi l'expression d'une révolte, d'une colère des jamaïcains. J'ai mis en liaison ces deux musiques, pour les ouvrir l'une à l'autre, et le faire à travers des titres comme Wind Cries Mary de Jimi Hendrix était très provoc, c'est vrai, mais c'était là, en moi, et il fallait absolument que je le fasse. Le genre de truc qui est plus fort que toi.

BM > Et après avoir enregistré ce titre de Jimi Hendrix, c'est là que tu as décidé de créer des chansons dans ce nouveau style, le Bleggae ?
TH > Non, pas du tout. Les chansons, je les avais déjà ; le style, je l'avais déjà. Ce qui me manquait, et sans que j'en ai eu conscience ou le besoin de lui donner un nom, c'était de qualifier ce son que j'avais créé. Ma musique était déjà là, tu comprends… le nom est venu après.

BM > Cela veut dire que tu avais déjà travaillé sur plusieurs titres avec ce son Bleggae. Des compos ou des reprises ?
TH > Les deux. Je travaillais à la préparation de mon nouvel album et j'avais déjà prévu d'y mettre un quart des titres avec des reprises, et les trois quarts restants avec mes propres chansons.

BM > Pourquoi ce mélange ?
TH > Hé bien parce que j'écris beaucoup… C'est ce que je fais en priorité, tu sais, écrire des textes et composer. Mais au fil des années, il y a certaines chansons qui ont été très bien reçues quand je les chante en concert, comme cette version de Wind Cries Mary, ou ma version de Need Your Love So Bad. C'est pour ça qu'il m'a semblé normal de les mettre sur cet album.

BM > Comment ont réagi les gens autour de toi à la sortie de cet album ? Tes amis, le public anglais, la presse…
TH > Cela a été très drôle d'entendre et de lire tant d'opinions différentes sur cet album... ! Un producteur jamaïcain m'a dit : Tes reprises sont super, mais ta propre musique est tellement bonne… Laisse tomber les reprises. Et puis, il y a un autre gars, chroniqueur pour un magazine de Blues, ici en Angleterre, qui m'a dit : Rien que ta version de Jimi Hendrix vaut le prix de l'album ! Il y en a eu aussi qui ont crié au sacrilège, ou qui ont râlé parce qu'un blanc touchait à ces deux musiques, le Blues et le Reggae. Comme si la musique devait être réservée à une couleur de peau… D'ailleurs, si t'écoutes tout le monde, tu ne t'en sors jamais. Il faut faire ce que ton coeur te dit de faire, c'est tout.

BM > J'ai comme l'impression aussi que tu as réfléchi et voulu l'ordre des titres proposés dans cet album. Exact ?
TH > Oui et non (sourire). Voilà comment ça s'est passé : j'ai fait écouter la maquette de l'album à un de mes copains, qui est un acteur jamaïcain, et il l'a adoré. Le Reggae, c'est sa vie, tu sais, et il m'a tout simplement dit qu'il adorait tout ce qu'il était en train d'écouter. Il était emballé, estimant que j'avais créé là, la meilleure combinaison entre ces deux musiques. Et quand il a entendu le morceau de Hendrix, que j'avais placé au milieu de l'album, il m'a dit : Ca, ce devrait être le deuxième morceau sur l'album… pour que les gens comprennent tout de suite qui tu es, et ce que tu fais ! Et puis, une autre personne qui bosse dans les relations publiques a écouté la maquette modifiée et m'a dit : Tu ne devrais pas avoir de reprises au début, sinon tout le monde va croire que tu es juste un artiste qui fait des reprises. Alors, qu'est ce que je fais ? (sourire).

BM > Pour tous les français qui ne te connaissent pas encore, pourrais tu dire en quelques mots, comment tu es venu au Blues, et ce que tu penses être important à dire sur toi…
TH > (rire) Il n'y a rien d'important, juste des anecdotes, des petites choses qui font que je suis un guitariste et un bluesman blanc (sourire). J'ai découvert le Blues quand j'étais très jeune, et puis au milieu des années 80, je me suis trouvé plongé dans le Reggae.

BM > Voilà… ! Et ceci explique cela…
TH > Sans doute… (sourire). J'étais guitariste pour beaucoup d'artistes Reggae qui venaient en tournée ici, et puis, il y a 8 ou 10 ans, quand j'ai commencé à faire des concerts, j'ai joué la musique que je jouais avec les autres, et que j'aimais. J'ai mis la main sur un bon duo bassiste batteur qui, tu ne vas pas me croire, était rasta, et nous avons joué ensemble la musique qui nous venait de l'intérieur, très naturellement : du Bob Marley bien sûr, mais aussi beaucoup de Blues… Et c'est là, que j'ai commencé à mélanger ces deux musiques et toutes leurs influences pour jouer ce que j'appelle maintenant le bleggae… qui n'avait pas de nom avant l'année dernière (rire).

BM > C'est ton premier grand CD…
TH > Oui, on peut dire ça comme ça. J'ai fait deux albums avant celui ci, mais ils étaient, à mon avis, sans vraiment beaucoup de fond, ou de vision. L'un des deux ne s'est pas mal vendu, mais ce n'était pas vraiment une représentation du son que je peux produire. Mojo est un album plus accompli, plus peaufiné…

BM > Une étape importante pour toi…
TH > Oui, je crois que oui, parce que je l'ai tout d'abord enregistré chez moi, à ma propre allure, et j'ai pu ainsi mettre en avant le son que j'ai développé au fil des années. C'est aussi le premier album où je propose des titres que j'ai joués et rejoués en concert. Ce que je veux dire, c'est que je n'aime pas enregistrer une chanson sans l'avoir interprétée auparavant en live, parce qu'une chanson qui n'a connu que les studios d'enregistrement n'existe pas encore vraiment… pour moi. Une chanson n'existe pas vraiment tant que tu ne l'as pas interprétée. La chanter en live, la faire vivre, c'est quelque chose de magique, de mystique qui se passe. C'est Willie Nelson qui, en réenregistrant des titres qu'il avait écrits il y a 30 ans a dit : C'est seulement maintenant, après 30 ans, que je peux faire justice à ces chansons, parce que ça m'a pris tout ce temps pour comprendre cette chanson et la faire vivre… même si c'est moi qui l'avait écrite. Pour moi, une chanson est comme un enfant qui a sa propre vie à vivre…

BM > Comment vois tu le ou les prochains albums… ?
TH > J'ai plein de projets en tête, mais j'aimerais surtout faire un album qui soit un véritable concept de groupe, dans lequel je ne serais pas le chanteur principal. Revenir à un truc, comme les Beatles ou Fleetwood Mac, avec plusieurs chanteurs.

BM > Et tu as déjà pensé au nom du groupe ?
TH > Pour Mojo, j'ai mis Tim Hain and The Sunnysideup, alors ça pourrait être The Sunnysideup. (rire).

BM > Un autre projet qui te tient à cœur ?
TH > Oui, je travaille sur une nouvelle série de titres, pas nécessairement dans le style bleggae… des chansons sur les courses automobiles. Depuis que je suis gosse, j'adore les courses automobiles, surtout celles des années 60. Je prépare également un livre sur ce sujet, et c'est le grand Stirling Moss qui en a écrit l'avant propos. Et comme j'avais déjà écrit quatre chansons sur le thème des courses automobiles… tu devines ce que sera la suite… (sourire).



TIM HAIN & THE SUNNYSIDEUP

One Man Went To Mojo
Note Records - NCD 1009


Quand les labels british nous envoient des galettes de ce style, on sent que ce n'est plus pour plaisanter, mais pour frapper un grand coup. Crâne rasé à la Eddie Martin, Tim Hain est aussi doué à la six cordes que son homologue britannique et il vous propose, avec cet album de 18 tires (oui, vous avez bien lu, dix huit titres !), de découvrir et prendre goût à ce Bleggae, mélange très personnel de Blues et Reggae (d'où le nom Bleggae), qui donne à ses compos, tout comme aux reprises, une sonorité nouvelle et particulièrement étonnante. Entouré de sa garde rapprochée, Roy Parsons et Pete Shaw (tous deux bassistes), de Prince et de Leroy (tous deux batteurs), Tim Hain n'aligne pas moins de 22 invités, dont le chanteur Paul Cox, un excellent Robin Bibi à la guitare Wah Wah, la superbe Kit Hain au chant et… j'en passe, sinon cette chronique ne serait qu'une longue liste indigeste de noms et prénoms. L'album alterne astucieusement des reprises, comme cet hommage à Jimi Hendrix avec une version Bleggae de Wind Cries Mary et les compos originales du sieur Tim. Parmi les reprises, signalons quelques perles comme For What It's Worth (Stephen Stills), Down Don't Bother Me du King Albert, ou Need Your Love So Bad de Little Willie John. Des titres parfaitement calibrés au standard des 12 mesures, comme Feels So Nice, raviront les puristes, tandis que d'autres apprécieront avec plaisir Everybody's Talking to Themselves, avec First & Last aux vocaux, dans le plus pur style Hip Hop. Tendez une oreille attentive à cet étonnant Welcome To Iraq. Et que dire de If I Ever Get Home, avec ces impressionnants chœurs Gospel… que dire des sept minutes de That's What The Blues Is All About, dont le titre vous dit ce qu'il en est du Blues, avec ces quelque secondes en hommage discret au maître du manche, Jimi Hendrix, glissées au milieu du morceau : époustouflant. Un grand, un très grand album proposé par Note Records.
Le Bonus vous offre, comme dix huitième titre, un enregistrement live, avec notamment la présence de la superbe Kellie Rucker à l'harmonica, qui ne laissera aucun amateur de Blues électrique indifférent. Epoustouflant, vous ai je dit !

Franckie Bluesy Pfeiffer