Une exclusivité Blues Magazine 

INTERVIEW COREY HARRIS

HÔTEL DU NORD

4 Juillet 1999

 

C'est à l'Hôtel du Nord, le long du canal St-Martin, que Corey HARRIS et son 5x5 Band avait donné rendez-vous à leurs fans, le 4 Juillet dernier, pour un concert intense et exceptionnel. Après son concert, Corey HARRIS a bien voulu répondre à nos questions. Atmosphère, atmosphère...    Blues Magazine : Tu es assez jeune et nos lecteurs ne te connaissent peut-être pas très bien. Peux-tu te présenter un peu ? Corey Harris : Je vie en Virginie, à 2 heures de route au Sud Ouest de l'état de Washington. Je suis né dans le Colorado, toute ma famille réside dans le Sud. Alors, en étant noir et en ayant grandi avec une famille dans le Sud, vous entendiez beaucoup de blues dans les maisons. Mais on écoutait plein de trucs : Du gospel, du jazz, il y avait un peu de blues, du funk, du rythm'n'blues, même du Reggae. Nous désirions vraiment écouter de la musique, et, enfant, je connaissais toutes ces musiques.

Blues Magazine : Ta musique est très empreinte du Delta Blues.

Corey Harris : Je ne joue pas vraiment du Delta Blues, mais je peux jouer du blues pour un public du Mississippi. Même si j'en ai repris certains, je ne crois pas que je sois un joueur de blues du Delta. Je joue parfois dans cette région. J'y ai joué avec Big Jack Johnson qui est un de mes amis.

Blues Magazine : Tu as choisi de jouer acoustique. Pourquoi ce choix ? Retour aux sources ? Corey Harris : Mes deux premiers disques étaient des albums acoustiques. Je voulais faire des albums acoustiques.Blues Magazine : C'est important de jouer acoustique ?Corey Harris : Pour certaines chansons, oui. Certaines chansons sonnent mieux en acoustique, et d'autres mieux en électrique. Mais, pour moi, c'est important de jouer des deux et je ne peux pas vraiment choisir. J'aime les deux. C'est comme si vous aviez deux enfants, vous les aimez tous les deux. Mais je crois que lorsque vous jouez de la musique, qu'importe ce que vous jouez, si c'est acoustique ou électrique, l'important c'est de bien en jouer.

 

Blues Magazine : Tes deux premiers disques sont plus traditionnels. Voulais tu donner du respect à tous ces musiciens qui t'ont influencé avant de faire un disque plus spécifique ?  Corey Harris : Oui, c'est possible. Mes deux premiers disques sont des disques de blues traditionnels. Je pense que c'est important de respecter tous ces musiciens qui ont joué avant moi. Moi, j'ai débuté en jouant dans la rue et mon répertoire était essentiellement blues lorsque je jouais à la Nouvelle Orléans. J'y ai habité plusieurs années et ça m'a influencé. 

Blues Magazine : Quelles sont tes guitares ?

Corey Harris : Ce soir, j'ai utilisé une Parker Fly originale et également une Fender Lap Style. Sur mon dernier disque, je joue sur une Gibson G 45, des guitares acoustiques et sur une National résophonique au slide.

Blues Magazine : Ont elles appartenu à d'autres musiciens ?

Corey Harris : Non. 

Blues Magazine : Tes musiciens sont toujours les mêmes ?

Corey Harris : Eh bien, j'ai un groupe de musiciens avec lesquels je joue. Harry Dennis, notre percussionniste de la Nouvelle-Orléans, qui est aussi un fabricant de flûtes et de batterie, joue aussi du clavier et écrit beaucoup de chansons. Et il y a Jamal Millner qui joue de la guitare et chante et qui a beaucoup contribué à la production de notre disque. Nous formons le 5?5 Band et nous tournons ensemble en trio depuis quelque temps, depuis trois ans. Nous jouons ensemble depuis cinq ans. 

Blues Magazine : Tu viens juste en France ou c'est une tournée Européenne ?

 
Corey Harris : C'est une tournée Européenne. Nous avons commencé en Allemagne, sommes allés en Suisse, en Italie et maintenant en France. Nous étions en Belgique hier soir et nous avons encore à faire une date en Suisse, deux dates en Allemagne et nous finissons en Hollande, au Nordsee Jazz Festival
 

Blues Magazine : Aujourd'hui, nous sommes le 4 Juillet, jour anniversaire de l'indépendance des USA. Est-ce que ça signifie quelque chose pour toi ?

Corey Harris : Ca ne signifie rien pour moi.

Blues Magazine : Comment t'est venu la trame de ton dernier disque "Greens from the garden" ? Pourquoi cette idée de dialogue entre deux chansons ?

Corey Harris : Je voulais que les gens aient une bonne image de ce que je disais ou pensais dans mon jardin, mais vous devez comprendre l'Anglais pour saisir cette image (rires).

Blues Magazine : Tu n'as pas craint de déconcerter un peu ton public et, plus particulièrement les Européens, pas forcément totalement bilingues ?

Corey Harris : Non, pas vraiment. L'important c'est d'être sincère et d'avoir une vision artistique. J'avais une idée de ce que je voulais faire, j'ai essayé d'être sincère et de donner le meilleur de moi-même. J'espère que les gens aiment ce que je fais, mais je ne fais pas un disque juste parce que je veux que les gens l'aiment. 

Blues Magazine : Quelle a été l'attitude de Bruce Iglauer lorsque tu lui as présenté ton projet ? Laisse t-il une grande liberté à ses artistes ?

Corey Harris : Oui, j'ai pu produire moi-même l'album. Je ne peux pas parler pour tous les artistes de chez Alligator, mais, dans mon cas, j'ai beaucoup de libertés

Blues Magazine : Sur ton dernier album, tu reprends une chanson de Woodie Guthrie à propos de personnes qui combattent le fascisme. Est-ce important pour toi de partager les idéaux et d'éprouver les sentiments des gens qui se battent pour  ceux-ci ?

Corey Harris : J'aime Woodie Guthrie car il a écrit des chansons exprimant ses convictions, des chansons qui parlent des valeurs en lesquels il croît. Il a utilisé son art et sa créativité pour faire partager ses idées afin d'aider les gens, de les éduquer et de leur raconter des histoires sur ce qui est important. Donc j'ai beaucoup de respect envers lui. Ma musique ne ressemble pas à la sienne mais j'ai essayé, en suivant mon propre chemin, de parler dans mes chansons de vraies valeurs. 

Blues Magazine : Il y a beaucoup de couleurs sur ton dernier album. Tu ris sur la pochette de l'album, alors que le blues traîne une image plutôt triste.

Corey Harris : Beaucoup de musiques souffrent de stéréotypes, pas seulement le blues mais aussi d'autres musiques. Mais la réalité de la vie c'est la musique. Je veux dire que la vraie musique, et le blues est une vraie musique, réfléchit tous les aspects de la vie et si il y a des gens qui croient que le blues est uniquement triste, c'est faux. C'est un aspect que des gens associent à cette musique, mais ce n'est pas forcement vrai. Et,  malheureusement, la musique que les Bluesmen jouent est associée uniquement à la douleur. Si vous pensez toujours à des choses mauvaises quand vous jouez, qu'est ce que cela vous apporte ? Les vrais bluesmen que je connais ils chantent pour se sentir mieux. Lorsque l'on peut affronter quelque chose, on se sent mieux. Si quelque chose vous ennuie, il vous faut en parler à quelqu'un, comme à la confession dans la religion catholique, et si vous le faîtes de manière créative, vous vous sentez mieux. Pablo Picasso a peint des peintures tristes mais il n'était pas un homme déprimé. Et il a aussi peint des peintures joyeuses. Je crois qu'il a peint la vie. En musique, il faut jouer la vie! 

Blues Magazine : Tu chantes deux chansons en Français sur "Greens from the garden". As-tu un sentiment particulier pour la France ?

Corey Harris : Eh bien, j'ai pu apprendre et parler Français parce que j'y suis venu une première fois en 1988. J'étais étudiant en art pendant cinq mois et ensuite j'ai été au Cameroun deux fois, au début des années 90. J'ai voyagé en France depuis que je suis musicien. Ainsi, au fur et à mesure des années, j'ai appris à parler Français et à suivre une conversation, tant que ce n'est pas trop complexe ou rapide.  

Blues Magazine : Alors, tu parles couramment Français et...

Corey Harris : Non...

Blues Magazine : ...est-ce vrai que tu as été professeur de Français à la Nouvelle-Orléans ?

Corey Harris : Oui, j'ai enseigné le Français à des enfants de collège dans un endroit qui s'appelle Bellerose. C'est, en Louisiane, à peu près à 1/2 heure de voiture de la Nouvelle Orléans. J'ai enseigné l'Anglais aussi à des enfants de 8 à 11-12 ans. 

Blues Magazine : Tu apprécies la culture Française ?

Corey Harris : Je ne sais pas ce qu'est la culture Française. Je parle Français mais je l'ai appris parce que j'ai été au Cameroun. Aux USA, à l'école, on vous parle de la Révolution Française, ce genre de trucs que tout le monde connaît, mais je ne connais pas grand chose à la culture Française. Ah, j'aime Django Rheinhardt, mais je ne crois pas qu'il était complètement Français...je crois qu'il vivait en Belgique et qu'il était un gitan. J'aime Stéphane Grapelli aussi. Je connais la musette, vous aimez la musette ? 

Blues Magazine : Tu connais Olu Dara, qui fait des choses un peu dans la même veine que toi ?

Corey Harris : J'aime Olu Dara. C'est un musicien magnifique et un grand homme. Il respecte la tradition mais apporte quelque chose de nouveau. Son fils Nas est aussi très fort, c'est une nouvelle génération qui arrive. C'est vraiment bien. J'ai aussi un fils, alors cela me fait plaisir, bien sûr. 

Blues Magazine : Tu écoutes du hip-hop ?

Corey Harris : Oui, j'aime le hip-hop. 

Blues Magazine : Le hip-hop maintenant c'est comme les talking blues dans le passé ?

Corey Harris : Oui, c'est une longue histoire. Les gens ont toujours parlé sur un rythme. C'est ce que fait le rap. C'était déjà le cas à l'église, en chantant du gospel. Le blues l'a fait. Ca a toujours eu lieu. Dans le jazz aussi, bien sûr, spécialement le be-bop. C'est une longue histoire et le rap en est juste une évolution. 

Blues Magazine : Revendiques-tu ta musique comme une musique Noire ?

Corey Harris : Je suis Noir et ma musique est le reflet de mon héritage et de mes racines. Alors, pour moi, je joue de la musique Noire. Mais, en même temps, j'aime toutes les musiques mais je sais qui je suis et où sont mes racines. J'essaie de parler à tout le monde avec respect et j'essaie d'aimer toutes les musiques. J'aime toutes les bonnes personnes et je n'aime pas les gens mauvais.J'aime la bonne musique et je n'aime pas la mauvaise musique.

Blues Magazine : Que signifie l'Afrique pour toi ?

Corey Harris : Pour moi, l'Afrique est la fondation de ce que je fais et la fondation de toutes les musiques que l'homme a crée, qui viennent à l'origine de l'Afrique. Pour moi, c'est important de représenter mon héritage dans ma musique, et c'est ce que j'essaie de faire.

 Blues Magazine : Il y a quelques années, tu es parti vivre au Cameroun. Dans quel cadre, comme musicien ?

Corey Harris : J'y ai été deux fois, la première fois lorsque j'étais étudiant à l'université, la seconde fois j'ai gagné une bourse pour aller étudier là-bas. J'y suis resté trois mois la première fois et la seconde fois j'y suis resté à peu près dix mois

Blues Magazine : Quel enseignement tires-tu de cette expérience ?

Corey Harris : J'ai appris beaucoup sur le respect et beaucoup sur la musique et la manière de vivre. J'ai appris beaucoup sur le respect de son héritage, de ses traditions et de ses ancêtres, ce qui est très important. 

Blues Magazine : Trouves-tu beaucoup de similarités, ou au contraire de différences, entre la culture Africaine et afro-américaine ?

Corey Harris : L'Afrique, c'est d'où nous venons. Tout ce que nous faisons est originaire d'Afrique et il y a beaucoup de similarités. Bien sûr, il y a des Noirs partout mais, en général, il y a beaucoup de similarités, particulièrement dans la médecine Noire au Mississippi, en Caroline du Sud et en Géorgie. 

Blues Magazine : Dernière question, quel sera, selon toi, le blues de l'an 2000 ?

Corey Harris : The same it has always been.