Une exclusivité Blues Magazine 

INTERVIEW

SYL JOHNSON

Festival Blues Passions de Cognac

31 Juillet 1999

 

Découvert par certains au dernier festival de Cognac, Syl Johnson est un formidable chanteur de Rythm'n'Blues. Il a débuté sa carrière solo dans les années 60, a été un des plus gros artistes de Hi Records dans les années 70 et a vécu semi retiré du milieu musical dans les années 80. Samplé par les rappeurs au début des années 90, il retrouve l'énergie et la motivation pour jouer de nouveau et signe chez le label Delmark. Syl Johnson fait partie d'une famille de musiciens, puisqu'il est le frère de Jimmy Johnson et de MacThompson, mais il nous a également appris que sa grand-mère était une cousine de...Robert Johnson. On croise par hasard le personnage dans un couloir de son hôtel, lui demande si il serait prêt à répondre à quelques questions et 20 minutes plus tard Syl Johnson, décontracté et bien calé dans un canapé, nous parle avec plaisir de lui, de sa fille et du Rythm'n'Blues.

Blues Magazine : Certains spectateurs ne te découvrent qu'aujourd'hui. Peux tu leur rappeler ta carrière musicale ?

Syl Johnson : La première fois que j'ai enregistré un album, c'était pour Billy Boy Arnold. Ensuite, j'ai joué pour Junior Wells puis pour Elmore james, John Lee Hooker, Jimmy Reed. En 1967, j'ai eu mon premier gros hit, le plus gros hit de toute ma vie, avec "Come on sock it to me" qui a été N°1 aux U.S.A. et qui s'est vendu à 2.5 millions d'exemplaires. J'ai enregistré alors "Different Strokes" qui fut mon premier disque significatif. "Different Strokes" n'a pas été N°1 mais est quand même rentré dans le top 10 des charts Rythm'n'Blues. En 68 j'ai fait le disque "Dresses Too Short" et en 69 "Is it because I'm black ?" a été N°1 aux U.S.A. dans les charts Rythm'n'Blues et s'est vendu à 1 million d'exemplaires. En 1971, j'ai quitté le label Twinight et j'ai signé chez Hi Records, une bonne maison de disques. Mon premier disque pour Hi Records "One way, ticket to nowhere" est rentré dans le top 10 mais n'a pas atteint le million d'exemplaires. En 72, j'ai enregistré à Memphis "Anyway the wind blows" qui a été un gros hit. Ensuite j'ai enregistré "We did it" qui a été un bon hit aussi, puis "Here I come..." - Il chantonne - que Johny Lang a reprise sur son album "Lie to me". En 74, "I only have love" n'a pas connu un succès énorme mais est rentré dans le top 10 des charts Rythm'n'Blues. C'est une bonne chanson. En 1975, j'ai enregistré "Take me to the river" que j'ai été le premier à enregistrer. Al Green a écrit cette chanson pour moi, puis tout le monde l'a reprise. En 1977, j'ai enregistré "Goody, goody, good times..." - Il chantonne - qui est rentré dans le top 10 aux U.S. et a été N°1 au Japon. Ainsi de 1967 à 1977, chaque année je suis resté dans les charts de Rythm'n'Blues du Billboard. En 1982 je suis revenu dans les charts et j'y suis resté jusqu'en 84 avec "Ms Fine Brown Frame" qui a été dans la top 10 en Amérique. Puis, j'ai pris ma retraite. Le Rythm'n'Blues était en perte de vitesse et c'était l'époque du Disco puis du Rap.En 1992 je suis revenu. Les rappeurs de toute la planète ont samplé "Different Strokes". En fait, ils ont samplé presque tous les disques mais "Different Strokes" a été samplé par presque tout le monde : MC Hammer, Ice T, Ice Cube, DJ Paulo, beaucoup de rappeurs de la côte Ouest, comme The ghetto boys et Mr Scarface, et quelques rappeurs de la côte Est. TLC, MPAD, Public Ennemy m'ont aussi samplé. The ghetto boys et Scarface m'ont très bien payé, Ice T, Ice Cube et MC Hammer beaucoup moins bien.  

Blues Magazine : Apprécies tu que les rappeurs samplent tes titres ?

Syl Johnson : Oui, beaucoup. Pour l'argent bien sûr mais aussi pour le prestige. Le Rap est une musique très jeune et ainsi ma musique traverse les années. Les jeunes m'écoutent toujours et c'est donc une bonne chose. En plus, les gens finissent par me payer et maintenant je gagne plus d'argent que je n'en ai gagné pendant toute ma vie. En 1995, le Wu-Tang Clan m'a donné un chèque à 6 chiffres pour pouvoir sampler "Different Strokes". Ils ont samplé "Shame on a niger" - Il imite une voix de rappeur reprenant "Shame on a niger" - Black Entertainment Television a utilisé cette reprise pour un générique et ils m'ont bien payé : J'ai reçu un autre chèque à 6 chiffres. En 1999, je suis encore samplé.
 

Blues Magazine : Est ce que c'est grâce aux rappeurs que tu es revenu à la musique et que tu joues encore ?

Syl Johnson : Oui. 

Blues Magazine : Tu joues ailleurs qu'à Cognac cet été ?

Syl Johnson : Oui, je joue en Europe mais je ne connais pas toutes les dates par coeur. On joue en Hollande, en Scandinavie, à Helsinki, en Suède aussi où je fais de bonnes ventes. 

Blues Magazine : Tu as joué avec Johny Lang sur ton disque "Bridge to a legacy". Tu apprécies la nouvelle génération de bluesmen ?

Syl Johnson : J'aime Johny Lang. C'est un ami. Je le connais depuis qu'il a 13 ans et il a ouvert pour certains de mes concerts. Je m'entends très bien également avec sa mère, son père et ses soeurs. Ce sont des gens vraiment bien. 

Blues Magazine : Tu as toi même une fille, Syleena, qui débute une carrière musicale.

Syl Johnson : Sylena, ah...Elle fait partie des grands comme Elvis Presley, Nat King Cole, Stevie Wonder, Aretha Franklin, Sam Cook, Frank Sinatra. Les plus grands. Elle fait partie de ceux là. Je ne sais pas si elle sera une grande star mais elle est tellement forte...

 

<Blues Magazine : Tu es très fière de ta fille...

Syl Johnson : Non, non. J'ai d'autres filles, mais celle-là ouh. Tous les 10 ans, on rencontre ce genre de chanteurs. Les années passent et à un moment un chanteur de cette trempe arrive. Elle est incroyable, elle peut tout faire. Elle commence juste à chanter du Rythm'n'Blues. Avant, elle ne chantait que du gospel à l'église. Au moment de mon divorce, en 1993, elle m'a dit vouloir chanter du Rythm'n'Blues. Au début, je lui ai dit "Oh, non, non, non" et elle me répondait "Si, si, si". Alors j'ai écouté et j'ai dit oui. 

Blues Magazine : Sur son dernier disque, Syleena joue avec Buddy Guy.

Syl Johnson : Mon Dieu ! Je n'aime pas ça. J'aime Buddy Guy mais je n'apprécie pas qu'il joue avec elle. Elle n'a que 20 ans. Elle devrait chanter avec moi. Il est
trop vieux et moi je suis son père ! Mais bon, c'est OK. 

Blues Magazine : J'ai été très impressionné par ton guitariste Wil Crosby qui a également joué avec Eddie Clearwater. Comment l'as tu rencontré ?

Syl Johnson : Oh, je l'aime bien. C'est un guitariste de la nouvelle génération du West Side de Chicago. Pour ma part, je ne suis allé que quelques fois dans le West Side, c'est trop triste. Je joue du Rythm'n'Blues, pas le Blues du West Side. 

Blues Magazine : Comment fais tu pour faire se rencontrer les publics de Blues, Rythm'n'Blues et de Soul ?

Syl Johnson : Je joue du Rythm'n'Blues : Le rythme ET le blues. C'est tout. Muddy Waters, John Lee Hooker c'est du blues - Il chantonne un air de Hooker -. BB King joue un peu de Rythm'n'Blues - Il chante "Thrill is gone" -. Tout ce que je fais c'est de prendre un bon rythme auquel j'ajoute une teinte bluesy. Lorsque j'étais jeune, j'ai joué de la guitare uniquement Blues. Ensuite, lorsque j'ai grandi, je jouai un peu de Rythm'n'Blues avec Junior Wells déjà. Lorsque je jouais dans son groupe, il reprenait des chansons de James Brown. "Messing with the kids" c'est du Rythm'n'Blues - Il chantonne "Messing with the kids" -. Ensuite, quand j'ai fait mon premier disque, j'ai fait du Rythm'n'Blues car c'était ce que je voulais faire. Je comprends que les gens aiment le Blues mais ils aiment aussi le Rythm'n'Blues. Le Blues et le Rythm'n'Blues sont deux bonnes musiques. 

Blues Magazine : En tant que Noir Américain, tu te sens proche de l'Afrique ?

Syl Johnson : Oui, mais pas tant que ça car ma culture est différente. Il n'y a pas beaucoup de points communs entre la culture Noire Américaine et la culture Africaine et les Noirs Américains devraient apprendre la culture Africaine. J'aime l'Afrique car c'est d'où je viens mais ma culture, mes repères, mes valeurs, mes habitudes ont changés et sont différentes maintenant de celles de l'Afrique. 

<Blues Magazine : Selon toi, quel sera le Blues et le Rythm'n'Blues en l'an 2000 ?

>Syl Johnson : Le Rythm'n'Blues ne mourra jamais. Toute la musique est basée sur le Blues et le Rythm'n'Blues. Toute la musique : La Country, le Rock, le Funk, le Gospel... Pourtant, on chantait le Gospel avant de jouer le Blues, mais le Blues a dépassé le Gospel par la suite. Maintenant, le Gospel est devenue une musique commerciale. 

Blues Magazine : Justement, tu partages ce sentiment religieux que beaucoup de Noirs Américains ressentent lors de messes et de chants religieux ?

Syl Johnson : Oui, je comprends Dieu. Dieu aime toutes les bonnes musiques, le Blues, la Soul, le Funk, le Rythm'n'Blues, le Rock...Alors, si c'est bon pour lui c'est bon pour nous également !  <

Propos recueillis par Françoise Astorg et Michaël M. dans le cadre du Festival Blues Passions 1999 de Cognac