CEUX D'ICI

Une exclusivité Blues Magazine


 

NOUBARD PACHA,
accompagnateur militant

je n'aurais pas grand chose à défendre en tant que leader.

 

Curriculum vitae

" Stan Noubard Pacha voulait être LE guitariste de blues français, et il y est parvenu ", déclarait à son sujet Benoît Blue Boy. Un guitariste qui taille dans le gras du rythme, du contre-chant, et ne se laisse jamais griser par l'écume d'un solo. Il officie notamment derrière Benoît Blue Boy, Steve Verbeke, Mama's Biscuits. Signes particuliers : une belle modestie, un sourire et regard candides et un bon coup de fourchette.

Au rayon disques, j'ai enregistré deux albums avec Alcootest, un studio en 91 ou 92, et un live en 1996. J'ai enregistré aussi avec Benoît et Steve, c'est tout. Mama's Biscuits a réalisé une maquette dans des conditions live. Cette maquette est uniquement vendue dans les concerts, mais on aimerait quand même graver un vrai disque avec ce groupe. Enfin, il y a tellement de paramètres…

Ma guitare de prédilection est une Gibson 335. J'en joue depuis plus de vingt ans. Je possède une Silvertone depuis peu : guitare des années 60, pleine caisse, deux micros, sympa. Et je joue sur un ampli Vibrolux dont je suis très content.

 

P'TIT STAN

Mais SI ! je m'appelle VRAIMENT Stan Noubard Pacha !

… Stan comme Stan. Pas Stanley, pas Stanislas. Et Noubard Pacha, eh bien, comme mon père. Je suis d'origines turque et arménienne du côté paternel, polonaise et allemande du côté maternel. Je suis né le lendemain que Kennedy se soit fait dessouder, en novembre 1963, à l'Hôtel Dieu de Paris.
Côté bahut, je ne suis pas allé jusqu'au bac. J'ai entamé des études de comptabilité… le temps de me rendre compte que j'avais toutes les compétences requises pour faire un très mauvais comptable, j'écrivais comme un cochon, aucun sens logique. J'ai donc arrêté ça pour entrer dans la vie active.
Entre la comptabilité et la musique, j'ai exercé plusieurs boulots. Vendeur dans le prêt-à-porter, représentant, coursier. Pendant un an j'ai vendu des tableaux et des coquetiers au porte à porte. Rigole pas, on apprend plein de choses en faisant ça. Enfin, bon, je suis quand même content de faire de la musique maintenant.

La musique qu'on aime, c'est généralement celle qu'on a découverte étant gamin

Mon grand frère achetait beaucoup de disques aux puces, comme ça, un peu à l'aveuglette. Grâce à lui j'abordais la musique de manière empirique, au petit bonheur la chance. Aujourd'hui j'aime le jazz, la musique américaine des années 50 et 60, les morceaux bien orchestrés et même certains nanards. J'ai forcément un penchant pour les guitaristes. Wes Montgomery. Benson. Django Reinhatdt. Gatemouth Brown et Albert Collins ont carrément inventé une manière de jouer. Ah ! j'ai failli oublier Jimmy Vaughan. Lui, tu l'entends jouer deux notes, tu sais à qui t'as affaire, et la patte, je te garantis que c'est le truc le plus difficile à choper pour un guitariste.
J'adore aussi les grands orchestres, Count Basie, Duke Ellington, les premières formations de Quincy Jones. Je voue une admiration sans bornes à Quincy Jones, en big band mais aussi pour les musiques de films qu'il composait dans les années 70 et qui sonnaient très soul. Quand j'écoutais les 45-tours de mon frangin, j'ignorais que ce type était un monument. Pour Wes Montgomery, pareil : sur un 45-tours, il reprenait les Beatles dans une orchestration spéciale.

 

Je suis très attaché aux mélodies

Je suis aussi fan d'un gars qui s'appelle François de Roubaix. Il a composé la musique d'un tas de polars français dans les années 70, tu sais ? avec Lino Ventura. J'aime bien son univers. Je suis très attaché aux mélodies, et de Roubaix est un super mélodiste. Qu'est-ce que j'aime encore ? Enio Morricone. Antonio Carlos Jobim. Les vieux Montand.
Les derniers disques que j'ai achetés sont Hank Crawford et Wes Montgomery, mais l'album qui m'a le plus impressionné ces derniers temps, c'est une compile Verve de Dinah Washington : elle ne chante que des blues.

Pour les chanteurs, je citerais Little Milton. (Cette voix… Argh !) Magic Sam aussi. Freddie King. Les trois King pour faire court. Rien que ça, t'as déjà une super base. Trois voix puissantes, trois guitaristes incroyables et pour chacun, les deux talents réunis en un seul homme. T-Bone, j'étais pas convaincu au début. Je préférais les démonstrations de guitare et les mecs qui chantent fort. T-Bone, je l'ai vraiment découvert il y a cinq ou six ans, en réalisant que mes guitaristes préférés s'en étaient tous inspirés. Muddy aussi m'a d'abord gonflé. Maintenant il incarne pour moi le mojo… Brrrr !… Il y a vraiment du vaudou (ou je sais pas quoi) dans les enregistrements qu'il a réalisés avec Dixon et Little Walter. Comme quoi, les bonnes choses se méritent.


Stan, Fabrice et Steve

À l'âge de treize ans on m'offre une guitare...

… J'apprends à jouer seul. Un jour je casse une corde. Ma frangine prend la guitare et la rapporte au magasin de musique du coin. Là, ils lui remplacent la corde, ils accordent la gratte… Et d'un coup, je sais plus jouer… Je réalise que j'ai appris sur une guitare désaccordée !

Avant d'en faire, le blues, je savais même pas ce que c'était. Je rangeais ça dans le jazz. Au lycée je grattais avec un pote qui aimait Johnny Winter. C'est devenu clair d'un seul coup : la musique que j'aimais par dessus tout, que je prenais pour du jazz, elle s'appelait le blues.
J'ai quarante ans et, pour la plupart, les gens de ma génération sont venus au blues par John Mayall et les Anglais. Le blues anglais sonne pas mal blues-rock finalement, et je suis moins réceptif à ce son.

Un jour, je suis licencié économique, (j'étais vendeur dans un magasin du Sentier). La première année, je me laisse vivre, je glande. La deuxième, Tiens, je vais me faire plaisir, je m'inscris dans une école de jazz.

C'est à cette époque que Benoît me voit jouer au Front Page

Je voulais bien apprendre la musique mais j'avais pas en tête de devenir pro. Je fais donc cette école (le CIM) et, à l'extérieur, je sympathise avec Marc Pépé Pédron. Un jour on me demande de remplacer son guitariste. Il faut croire que j'avais acquis un petit niveau entre-temps. Pépé Pédron a créé l'Alcotest Blues Band à Angers. Il était le seul d'entre nous à exercer une vraie profession, mais comme il était très dynamique, il nous trouvait beaucoup de plans. C'est à cette époque que Benoît me voit jouer avec Pépé au Front Page.

J'en étais à me dire : OK, je me lance à fond dans la musique. Et Benoît qui arrive : Ça te branche de jouer avec moi ? Moi : Oui, mais je joue déjà avec un groupe. Lui : Je t'empêche pas de jouer avec ton groupe, je te demande seulement d'être libre quand j'ai une date. Quand j'étais lycéen, avec mes copains, on prenait des guitares, des bières et on descendait jouer au bord du canal Saint-Martin… On reprenait des chansons de Benoît Blue Boy. Tu parles si ça m'a fait plaisir qu'il me demande de jouer avec lui ! Mais en vrai, j'ai pas eu le temps de réfléchir, ça s'est goupille comme ça… et ça s'est bien goupillé. D'ailleurs j'ai continué à tourner avec Alcootest durant les années qui ont suivi, jusqu'à ce que Pépé lève le pied.

Un type généreux, une encyclopédie vivante du blues

D'ordinaire les connaisseurs me gonflent. Benoît en est un, mais un pas chiant du tout. C'est un type généreux et une encyclopédie vivante du blues. Au début j'étais toujours fourré chez lui, à écouter ses disques. Il a élargi mon espace sonore. Benoît a une vision périphérique de la musique, il est capable d'apprécier autant les harmonicistes que les batteurs. J'ai tout de suite écouté les bons trucs et, forcément, j'ai fait de gros progrès.
Je suppose que Benoît aime bien mon côté ignorant (comme il dit). J'ai toujours eu un problème avec la théorie. La guitare, je l'ai apprise sur le tas et, même aujourd'hui, j'en connais pas le B-A-BA. Quand un technicien me cause guitare, j'y comprends jamais rien. L'essentiel c'est d'avoir le feeling, bien sûr, et surtout de savoir le faire passer.

Benoît habite au Maroc maintenant. Pour l'album qu'il prépare, il a réalisé des petites maquettes et me les a faites parvenir, histoire de me donner une idée de ce qu'il veut faire. On se voit d'abord tous les deux, on dégrossit un peu les chansons, et puis on étudie la question avec le groupe. Ça prend, quoi ? une semaine, et on enregistre le disque. C'est aussi bête que ça. Benoît reste ouvert mais il sait toujours exactement ce qu'il veut, et comment chaque instrument doit sonner.

 

SUR LA ROUTE

T'arrêtes de te poser des questions et tu plonges

Le coup du Havre, c'était très gonflé de sa part. Gonflé mais bien vu. Benoît a recruté Fabrice (Millérioux - batterie) en même temps que moi. Le Havre était l'une des premières scènes où nous nous sommes produits tous les trois. Benoît a pu nous tester dans des conditions idéales. Le bassiste n'était pas libre mais Benoît a maintenu la date pour voir comment on s'en sortirait sans basse. J'étais pas fier, on n'avait rien répété. Je suis parti dans le truc bille en tête. Le genre de moments où t'arrêtes de te poser des questions et tu plonges. En face, si les gens répondent, ton flip va devenir un très, très bon souvenir.

Ensuite il y a eu la tournée canadienne. Montréal 1993. Encore un souvenir magique. Mon meilleur souvenir de scène. Je jouais avec Benoît depuis quelques mois. Bon, ça va devenir mon boulot, je me disais avec une sorte de fraîcheur. On arrive à Montréal. On croise un tas de musiciens de jazz, dehors, à l'hôtel, partout. C'est un rêve éveillé. La veille du concert, à peine débarqués de l'avion, on assiste à une prestation de Ronnie Earl. Il joue devant un public immense. Et Fabrice qui me fait : Demain, à sa place, c'est nous ! Qu'est-ce que j'ai pu flipper ! Mais lorsque je suis monté sur scène, pareil qu'au Havre : j'ai pas réfléchi, j'ai joué. On se produisait devant je sais pas combien de milliers de personnes. Si tu te pinces pas, tu te dis : Ça y est, je suis arrivé ! Quand tu sens les gens très réceptifs, t'es bon, c'est inévitable.

Artistiquement, c'est un plaisir de travailler avec un mec comme Benoît. Au-delà, quand tu vois comment le bonhomme se comporte sur la route, le plaisir est encore plus grand. Il s'arrange toujours pour installer une ambiance sympa. Quand il a besoin de dire les choses, il les dit, mais c'est toujours amené de façon positive. Il sent les gens et il sait les appréhender. Quand j'ai commencé avec lui, j'étais pas très aguerri, j'avais pas beaucoup de métier. Il m'a jamais mis la pression. On faisait le festival de Montréal, c'était plein à craquer. Lui, il vendait quand même quelque chose. Eh ben, il m'a fait confiance… ce qui m'a mis, moi-même, en confiance.

Steve a deux Tortilleurs dans son groupe…

… Fabrice et moi. Obligatoirement, le son de la batterie, le son de la guitare vont être apparentés au son des Tortilleurs. De plus Steve est très ami avec Benoît, ils écrivent des chansons ensemble. Steve ne peut pas ne pas être influencé par Benoît. Mais attention, Steve a un univers bien à lui. Et plus il évolue, plus cet univers s'éclaire.
C'est un gars qui a les pieds sur terre. Lui et Benoît partagent une qualité majeure : ils savent maîtriser la scène. Un chanteur ne doit pas se laisser dépasser par les événements. Quand quelque chose cloche, une galère de son, le public qui réagit mal, Steve n'a jamais l'air décontenancé. Il reste zen. Il assume très bien son rôle de chanteur leader même si, au premier abord, il ne la joue pas rentre-dedans.

Cédric Lesouquet, le bassiste de Steve, vit actuellement en Espagne. Quand on se retrouve à jouer en trio, j'essaie de compenser l'absence du bassiste en ajoutant une ligne de basses à la rythmique. J'ai encore moins droit à l'erreur. T'imagines ? Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Mais j'ai l'habitude de jouer avec Fabrice, je n'ai qu'à me laisser bercer. Avec Steve, on répète un peu pour mettre ça au point. Il y a toujours quelques ajustements à apporter sur scène. Merde, ça swingue pas comme j'aurais cru ! Je corrige parfois le tir dans le feu de l'action, en essayant de pas trop foutre le bordel. À trois, c'est une autre manière de fonctionner. Tu peux pas comparer le jeu à trois et le jeu à quatre, quand Cédric est là. Dans le genre, je trouve que Mathieu (Bo Weavil) est incroyable. Il a une sacrée technique pour faire alterner les basses et la rythmique. Rigoureux, sauvage... Et ça groove !

Quoi ? De la joue de bœuf croustillante ?

Les Tortilleurs continuent à vivre, indépendamment de Benoît et de Steve. Tu peux nous entendre, Fabrice, Thibault (Chopin) et moi-même, dans un groupe qui s'appelle Mama's Biscuits. À l'origine du projet, c'est Véronique et Thibault. Véronique Sauriat vient du gospel. Une très bonne chanteuse, avec une marge de progression étonnante. Je l'adore, ce groupe ! Un répertoire plutôt blues, mais des reprises de Bobby Blue Bland et du rhythm'n'blues. Le groupe a une forte identité Tortilleurs, pas le choix.
Hors Mama's Biscuits, je tourne avec un type qui s'appelle Malec ben Yedder. Lui-même fait partie de Little Big Band, un groupe infernal qui reprend du Louis Jordan. Je voulais faire quelque chose avec Malec et son contrebassiste, Antoine Pozzo di Porgo. Il nous arrive de tourner en trio, avec des reprises de Louis Jordan… et du blues évidemment. Une ou deux chansons d'Elvis, de Boris Vian, de Serge Gainsbourg.
Je gratte pour les Belleville Cats avec Kamel. Des covers de rhythm'n'blues un peu rentre-dedans. Je connaissais le bassiste, Jean-Marc Despeignes, j'avais joué avec lui quand il faisait partie du groupe de Benoît. Kamel et lui sont des spécialistes de la soul, ce qui n'est pas vraiment mon cas. On tourne assez régulièrement à Belleville-même. Le premier samedi de chaque mois on passe au Relais Belleville, rue de Belleville à deux cents mètres du métro. (Quoi ? De la joue de bœuf croustillante ? On trouve ça dans le coin ? Mais j'ai jamais goûté ça, moi ! Il faut jamais me parler de bouffe ! De la joue de bœuf croustillante… )
Je joue de temps en temps avec Alain Rivet, tourneur de son état et très bon chanteur de rhythm'n'blues.

Ce côté petit soldat, je le revendique

Je serai jamais leader d'un groupe. D'abord je ne chante pas et, quand tu prétends faire du blues, mieux vaut savoir chanter. Et puis leader, je sais ce que ça représente comme boulot. Derrière la vedette, c'est plus confortable. Quand un concert foire, le public râle toujours après le chanteur, même s'il a été bon, même si son groupe est naze. Je peux même pas comprendre qu'on veuille s'exposer !
Plus ça va, plus j'éprouve d'orgueil à être accompagnateur, et plus j'éprouve de plaisir à faire de belles rythmiques. Ce côté petit soldat, je le revendique. Si je me sens bien dans un groupe, je me mets au service de la cause. Un bon musicien doit savoir mettre en valeur le chanteur, le mettre à l'aise. La première qualité d'un musicien, ça devrait être l'abnégation. C'est pas toujours évident. T'as toujours un ego, même quand tu veux la jouer cool, mais finalement ça me dérange pas de faire ce qu'on me dit. Steve, Benoît, n'importe quel gars qui ne me pose pas un problème de personne. C'est leur musique après tout, il faut bien que quelqu'un ait le dernier mot.

Faire du blues ou non, je sais pas… Des fois j'en fais, des fois j'en fais pas, c'est pas très important de le savoir. Quand tu veux définir ce qui est blues et de ce qui ne l'est pas, tu t'enlises. Moi, j'en sais rien, je joue. Si on me demande de faire du solo pendant dix minutes, je peux, ça m'est arrivé sur des morceaux au pied levé. Il fallait remplir. Sinon je fais de moins en moins de chorus. Quand t'as qu'un ou deux tours de chorus pour t'exprimer, tu t'appliques et tu peux obtenir un résultat vraiment sympa. Je trouve même que ça te met davantage en valeur. Pour être capable d'abattre dix mille tours de chorus, il faut avoir la grâce. Parce que la technique, beaucoup de musiciens en ont mais ça suffit pas. Un guitariste de blues est un type tellement à part… Je juge au cas par cas.

De la chanson française un peu exotique, finalement ça n'est pas si mal

Et quand tu chantes du blues en français, c'est encore pire. Tu vas forcément te mettre des gens à dos. La chanson a beau être écrite dans les règles, certains refuseront de l'entendre comme un blues et je veux bien comprendre ça. Et alors ? Même si un blues en français est une hérésie, même s'il est perçu comme de la chanson française un peu exotique, finalement ça n'est pas si mal.
Ceci dit, pour moi, le blues français est tout à fait légitime. Je ne me pose aucune question identitaire. J'adore jouer de la guitare, et ce que je préfère jouer c'est du blues. Bon, mets plein de guillemets autour du mot blues si ça te chante, je suis pas black, j'ai pas vécu dans le ghetto non plus. Tu sais ? toute cette frime qu'inspire le blues. Quand tu vas pas bien, tu prends ta guitare. Non ! Moi, quand je vais mal, j'ai juste envie de rien faire. Par contre quand j'ai la pêche, je me sens d'humeur à jouer du blues. Mais c'est pas ta musique ! C'est vrai, t'as raison, mais je vais la jouer quand même, j'en ai envie.
Beaucoup de groupes français se spécialisent aujourd'hui, dans le jump notamment, et elle tourne vraiment bien leur musique. Au moins, on ne te ressert pas la énième version de Hoochie Coochie Man ! Le blues français a vachement évolué depuis dix ans, il est devenu plus pointu. Il y a dix ans, un groupe de blues français, c'était soit Robben Ford, soit Jimi Hendrix.

 

SUR LES PLANCHES

J'avais l'impression d'être dans un film

Fabrice et moi, on joue ensemble depuis plus de dix ans. On a quasiment le même âge. Thibault doit avoir 27, 28 ans maintenant. Alors LUI, c'est un musicien incroyable, un super contrebassiste, un super harmoniciste aussi et un guitariste génial quand il veut. C'est pas normal qu'il concentre autant de dons, ce mec ! Les autres membres du groupe et moi-même sommes amis, pas de problème. On se fréquente en dehors de la scène et des studios d'enregistrement.
Sinon, dans le circuit du blues, j'ai beaucoup d'affinités avec Bo Weavil. La première fois que je les ai vus sur scène, c'était dans un festival en Bretagne. J'avais l'impression d'être dans un film ! Ils jouaient une chanson de John Lee Hooker et me filaient vraiment des frissons. Je les connaissais individuellement, mais je les avais encore jamais vus sur scène. J'adore aussi les Doo the Doo et le jeu de Zeb. Il peut faire du jazz manouche, puis une rythmique toute simple à la Jimmy Reed. D'une manière générale, je m'entends assez bien avec les gens. C'est vrai, cette scène est un petit monde dont les habitants se croisent sans arrêt. On se connaît pratiquement tous.

Je perds mes moyens quand il n'y a pas d'amour

Jouer pour la première fois avec des gens, c'est comme débarquer dans un nouveau job : on te jauge. T'es guitariste, t'as un ego, tu veux placer des chorus. Mais si tu résistes à cette tentation, si l'autre guitariste se rend compte que tu le fais briller pendant qu'il prend un chorus, ça peut devenir un échange et tourner vraiment génial. Ça, tu le sens immédiatement.
Par contre, je perds mes moyens quand il n'y a pas d'amour, quand je joue dans des groupes faits de pièces rapportées, quand les gens jouent dans leur coin.
Les mauvais souvenirs, c'est souvent quand je joue avec des gens que je ne connais pas et qu'il y a une tension avec l'autre guitariste. Ou au contraire, quand t'as l'impression de pointer : Voilà, je suis venu prendre mon cachet. Mais c'est quand même rare. Il m'est arrivé aussi d'accompagner un chanteur, je comprenais pas ce qu'il attendait de moi et je sentais bien qu'il était pas content.

Du moment que ça passe humainement… Bon, allez, c'est sympa, on va faire de la musique ensemble ! Dans ce goût-là, Hector Watt reste l'une des meilleures ententes que j'aie pu avoir avec un guitariste. C'est l'un des sidemen de Benoît sur son dernier album. On a tourné en France, on a joué à Cognac, à la Maroquinerie (Paris) et sur une dizaine d'autres scènes. Avec Hector, on jouait vraiment l'un pour l'autre, on se renvoyait la balle sans que ça ressemble à une partie de ping-pong.

 

Ouais, ma vie peut ressembler par moment à la vie d'un guitariste de pub-rock…

… Mais on trouve de moins en moins d'endroits où jouer, comme ça, au débotté. Quand j'ai commencé, tu pouvais toujours taper un bœuf. Pubs sympas, bars glauques, n'importe où. Aujourd'hui, même le petit rade sans ambition est booké pour six mois.
J'ai l'impression que les gens sont moins fans de musique live. C'est comme ça. Ils ont déjà oublié comme c'était bien. Quand ils débarquent dans un rade où des musiciens sont en train de jouer, ça les botte, pas de problème, mais c'est le hasard qui les a conduits là. Ils ne sont pas venus pour la musique. Je te garantis qu'il y a dix ans, quand on arrivait quelque part, un festival, un pub, et que les gens nous voyaient sortir une guitare, déballer une batterie, leurs yeux s'illuminaient ! Aujourd'hui : Ben voyons, qu'est-ce qu'ils vont nous faire ceux-là ?

Les scènes disparaissent aussi pour des histoires de voisinage. Enfin, voisinage… Il y a surtout une politique de la ville, et à Paris plus qu'ailleurs. Si tu veux monter un lieu avec une scène, t'as intérêt à avoir les reins solides parce qu'on va tout faire pour te décourager. Amende d'abord, fermeture administrative ensuite. OK, je monte un club de karaoké, ça me coûtera moins cher et ça va drainer plus de monde ! Ça doit être le cas en province aussi.
Mais ne serait-ce qu'à Paris, je trouve honteux qu'il n'y ait pas davantage de scènes pour le blues. Et ça empire d'année en année. En revanche une autre chose m'épate avec le blues, c'est le nombre de magazines qui s'y intéressent ! Quand tu vois le petit marché que ça représente... Mais tant mieux. D'ailleurs, dans les concerts, une bonne partie du public est constituée par ces mecs qui font tourner leur petit magazine !

La scène du blues est à la fois sympathique et chiante…

… Chiante parce qu'elle ne se renouvelle pas beaucoup. Le public est constitué d'un petit noyau de dix, quinze, vingt figures qu'on rencontre à tous les concerts. Très cools, très sympas, tout ça. Je suis toujours très content de les retrouver, ces dix pèlerins. Heureusement qu'ils sont là, mais ça me fait penser à club de bridge ! Incroyable que cette musique n'intéresse pas plus de monde. C'est pas dans l'air du temps, c'est sûr. (Sauf pour des bluesmen plus rock peut-être, Popa Chubby, Tommy Castro. C'est vrai qu'avec eux, le New Morning est toujours plein comme un œuf.)

Je lis le mot blues sur une affiche, j'imagine tout de suite un barbu de quarante ans… Quarante ans, merde, c'est mon âge ! Par dessus le marché, on ne croise pas beaucoup de filles dans les concerts de blues et c'est dommage. Je me souviens avoir joué dans une rue piétonne un jour. Noire de monde, la rue. Devant nous, l'habituel parterre de barbus, la quarantaine. En face : un karaoké. Et fréquentait ce karaoké ? Un public de petites nanas toute mignonnes. Et voilà !

Les scènes que je préfère, ce sont les grandes scènes de plein air. Faire un festival d'été, c'est une récompense. Beaucoup de monde, un bon son… Magique ! Cognac est un festival spécialement sympa. Tu retrouves des gens que t'aimes bien, le mec qui faire vivre un petit canard à Perpète-les-Oies. Tiens, t'es venu aussi, toi ? Il se passe des trucs à toute heure du jour et de la nuit. Le soir tu tapes des bœufs dans les rades, tout le monde raque son schweppes-cognac. J'ai besoin de trois jours pour récupérer à chaque fois !
On trouve moins de festivals de blues aujourd'hui. Les festivals de jazz réservaient traditionnellement une soirée au blues. Maintenant, à part faire venir de grosses affiches comme Buddy Guy… Mais il faut le budget qui va avec...

… Et je vois que ça sourit dans l'assistance

La scène des clubs est parfois confinée, le son n'est pas toujours génial. Un endroit que j'adorais par contre, c'était Le Chat à Cosne-sur-Loire, du côté de Nevers. On y est passé plusieurs fois avec Pépé. Maintenant les tauliers ont déménagé à trente bornes de là. Le Chat était un petit club fréquenté par les gens du coin, des types très attentifs qui se la jouaient pas connaisseurs. Bonne chimie pour une ambiance géniale. Le genre de scène, tu mates l'assistance et t'as envie de boire un coup avec tous les gars devant toi.
L'Art Puces Café, j'aime bien aussi. Un endroit très chaud. Jean-Michel Nanjot est un mec très sympa, sa personnalité rejaillit sur les lieux. J'ai un tas d'autres bons souvenirs, mais au coup par coup, quand j'ose prendre un risque, Tiens, je vais aller par là, et je vois que ça sourit dans l'assistance.

Non, je pense pas être connu à l'étranger. J'ai joué un peu en Angleterre, mais je fréquente pas assez les scènes étrangères pour pouvoir en parler… Quant aux États-Unis, je vais attendre qu'ils me réclament. Tu vois ? je suis magnanime. Remarque, je sais pas s'ils m'accorderaient un visa… Je suis quand même un peu d'origine turque !

C'était super, hein, mais faut pas me la faire !

J'assiste à un concert de blues, je suis avec des amis, on a les mêmes goûts. On en discute ensuite. Merde, est-ce qu'on a vu le même concert ? Il n'y a qu'un critère : les gens qui t'écoutent. Ils aiment, ils aiment pas. Après un gig, on vient parfois me trouver. On me dit des choses sympa… et je m'en lasse pas ! D'autres, surtout les grands amateurs de blues et spécialement les gratteux : C'était super, hein, MAIS… sous-entendu : Faut pas me la faire ! Il se sentent obligés de te montrer qu'ils en connaissent un rayon. Mais c'est pas grave, ça part généralement d'un bon sentiment et il y a échange malgré tout. D'autres encore doivent s'imaginer que je me fous d'eux. C'est quoi, ton micro ? Mon micro ? Mais j'en sais rien. Qu'est-ce que tu veux, j'ai jamais réussi à m'intéresser à ma guitare plus que ça. J'en connais tout juste un minimum pour pouvoir jouer.

COMME À LA MAISON

Hé ! hé ! Je suis un escroc !

C'est comme les cours de guitare. Étant moi-même autodidacte, je voulais pas en filer au départ. Au bout d'un moment, bon, pourquoi pas ? C'est vrai que ça pourrait arrondir mes fins de mois.
La plupart de mes élèves ont assisté à un concert et sont venus me demander de leur donner des cours. Ils me paient, je veux pas qu'ils s'estiment floués. Tu veux apprendre des gammes ? Je suis pas la bonne personne. En revanche, si tu as aimé ma manière de jouer, je peux te montrer comment je m'y prends. C'est aussi bête que ça. Il y a maintenant quelques années que je donne des cours, j'ai fini par élaborer une méthode perso… Pas très académique, mais elle peut fonctionner avec des gens qui ont envie. Je veux leur faire gagner du temps, je leur montre des trucs que j'aurais aimé apprendre à leur place. Il faut que ce soit ludique et que l'élève puisse ensuite jouer des plans qui lui font envie. Même pour moi, quand je file un cours à quelqu'un, je veux pas m'emmerder. Si je m'emmerde, le mec se fait chier lui aussi.
Mais je suis pas un vrai prof de guitare, ça c'est clair. Au début j'étais gêné, j'avais l'impression d'usurper un titre… Surtout que certains élèves prenaient déjà des cours avec des profs dignes de ce nom. Ce sont eux qui m'expliquent les harmonies parfois ! Jusqu'ici, ça s'est toujours bien passé. Dans l'ensemble ces élèves ont la quarantaine, et ils veulent vraiment jouer du blues. De toute manière, je sais pas faire autre chose. Hé ! hé ! Je suis un escroc !

… Histoire de perdre quelques habitudes

Quand je joue chez moi, c'est souvent seul, sans disque, sans boîte à rythmes. En règle générale, je m'exerce pas beaucoup. Je travaille si j'ai des choses à travailler, j'ai besoin qu'on me mette un peu de pression. Je fais beaucoup d'écoute attentive... Ça signifie que j'écoute beaucoup de disques ! Super prétexte pour glander agréablement, mais ça peut aussi se révéler utile. Je m'inspire des disques que j'écoute sans même m'en rendre compte, j'arrive à faire un gloubiboulga avec ces différentes manières de jouer. Depuis un an ou deux cependant, j'essaie de relever des plans histoire de perdre quelques habitudes. Je ne le faisais pas avant.
Je m'exerce avec plus d'assiduité si je me sens un peu léger. Pour bien jouer, il faut être zen. Un tas de raisons font qu'on ne l'est pas toujours sur scène. La meilleure parade, c'est une bonne pratique de l'instrument. Ça te donne des idées, un peu de technique, un peu d'endurance, autant de sécurités sur lesquelles tu peux te reposer. Le travail paie toujours, c'est la règle qui prévaut… (Index levé et rires.)
Quand tu travailles longtemps et intelligemment, tu te laisses jamais bouffer par la technique. Bon, moi, vu mon niveau, j'aimerais bien parfois me laisser bouffer par la technique ! Ouais, plein de choses font défaut dans mon jeu. D'abord je travaille pas assez. J'arrive à sortir un truc à peu près convenable, mais pas forcément ce que je voudrais. Le mec qui bosse trois ou quatre heures par jour peut avoir des pannes d'imagination mais pas de pannes techniques. Quand j'ai trop bullé je m'en rends compte : mes doigts ne suivent pas ce que j'ai dans le crâne ! L'idéal, c'est d'avoir le feeling et la pratique, mais bon.

J'ai envie de continuer comme ça le plus longtemps possible

Intermittent depuis dix ans, ouais. Je suis triste par rapport à ce qui se passe, la réforme, tout ça. Les temps vont être difficiles, pour moi et pour un tas de gens. Il fallait certainement réformer le système, mais pas de cette manière. Il y a trop d'intermittents ? OK, on en dégage une partie ! Aucune concertation. Non, je suis pas rassuré. D'un côté, cartésien, je peux me dire : La nouvelle loi va passer, on jouait déjà dans des conditions précaires et ça va devenir encore moins vivable. Mais j'ai envie de continuer comme ça le plus longtemps possible, alors je vais faire le maximum. Quand ce sera vraiment plus gérable, on verra bien.

Une référence ? Je sais pas. Je trouve ça très exagéré mais, quand on me fait des compliments pareils… Tu vois ? là, je rougis. Il y a tellement de super bons guitaristes de blues. Moi, ce qui me fait plaisir par-dessus tout, c'est d'être reconnu comme un accompagnateur valable. L'épate, l'esbroufe, les solos, ça marchera toujours et ça n'est pas un handicap en soi. Je sais une chose : lorsqu'il se passe quelque chose de bien sur une scène, les gens sont capables de l'entendre. La guitare derrière la tête, tout ça, si j'avais une personnalité qui me pousse à faire ce genre de démonstrations, ça me gênerait pas de me laisser aller, ça fait partie du show. Par contre, t'as intérêt à avoir du répondant quand tu veux te donner en spectacle ! Bon, moi je suis accompagnateur et j'ai pas à me préoccuper de ça. La personne que j'accompagne est supposée avoir la personnalité qu'il faut pour faire un show. Qu'on dise : Tu peux jouer avec Stan, il sait accompagner, je trouve déjà que c'est un l'honneur.

Christian Casoni et Patrice Dalmagne, 15 janvier 2004
Photos des concerts de La Maroquinerie et du Coolin', et photos prises à la maison : Patrice Dalmagne.