CEUX D'ICI

Une exclusivité Blues Magazine


 

Simon Shuffle 1
Les actes


Le Simon Shuffle Blues Band à L'Utopia.

Cogito…

 

LIMOGES

Un 16 septembre… comme BB King
Le peu de gens qui me connaissent, c'est davantage par le jazz que par le blues. Jazz, blues, quelle différence ? À Nice, un pote américain me surnommait Shuffle, il oubliait toujours mon nom. On m'appelle Simon Shuffle, mais pour l'état civil je suis Simon Boyer, né à Limoges en 1970. Un 16 septembre… le même jour que BB King !
On ne peut pas dire que Limoges soit une ville de blues, mais elle est bien marquée par le jazz. Il y a un petit vivier de 200, 300, 400 personnes qui se mobilisent quand un concert de jazz est annoncé. Le Hot Club de Limoges existe depuis 1948. Très swing. Jean-Marie Masse, son président, a 83 ans. Il a fait venir Duke Ellington, mais un paquet de bluesmen également. En plus du club, il a monté une radio, Swing FM. Elle émet 24 heures sur 24 sans publicité. Du jazz bien sûr, et beaucoup de bluesmen. Sonny Boy, Muddy Waters, John Lee Hooker. T'entendras jamais Popa Chubby ni George Thorogood sur Swing FM.

Mon père était mordu de jazz, et jouait du ténor en amateur. Il était assez actif sur Limoges. Il ne tapait pas que des bœufs, il jouait aussi en groupe, avec un répertoire bien défini. En 1991, le Pierre Boyer Quartet a enregistré un CD qui a obtenu le Grand Prix du Hot Club de France. Dans le quartet il y avait Pat Giraud à l'orgue, Bernard Artault à la batterie et Roland Lobligeois à la contrebasse. Lobligeois est mort au début de l'année. Il avait réalisé un nombre astronomique de séances, en particulier pour les bluesmen qui fréquentaient Black & Blue dans les années 70, Sammy Price par exemple.


1973. Yvan Capelle (batterie), Pierre Boyer (saxo),
et Simon Boyer (groupie, trois ans)
.

Mon père m'a naturellement transmis la connaissance de cette musique et l'envie de la jouer. Il possédait une quantité impressionnante de vinyles. J'ai pas découvert le jazz, j'ai pas découvert le blues, je me suis contenté de grandir parmi des disques de Duke Ellington, de Count Basie ou de Big Bill. J'ai toujours trimbalé cette double culture : le jazz, le blues d'un côté, la musique qu'écoutent les mecs de ma génération de l'autre. J'adore la pop, la new wave, le hard rock, et j'ai toujours tout aimé en même temps.

Papa ! Choo Choo Boogie !
Je suis archi-dingue de Queen et d'AC/DC… Attention, le AC/DC de Bonn Scott ! Led Zep et les Stones aussi. J'adore la sophistication de George Michael, j'adore ce mec ! J'adorais Kiss à neuf ans, les maquillages me faisaient poiler. Dès qu'on me filait trois ronds, j'achetais des disques, des musiques de western par exemple. Enio Morricone, super.

Le boogie-woogie m'a toujours botté. Aujourd'hui, je joue régulièrement avec Jean-Paul Amouroux. Quel pied ! Demain, je joue avec Jean-Pierre Bertrand. Pareil. Dans le temps, le groupe de mon père avait inscrit Choo Choo Boogie au répertoire. Tu sais ? le morceau de Louis Jordan. Ils jouaient ce titre dans les restos, les clubs, les cafètes et les soirées privées. Ça a commencé quand j'étais encore tout petit. On venait l'écouter avec ma mère, ma sœur et mon frangin. Moi : Papa ! Choo Choo Boogie ! Choo Choo Boogie ! L'orchestre attaquait, ba-da ba-da ba-da ba-da ba-da ba-daouin… Choo choo ! J'ai toujours eu ça dans l'oreille.

On habitait donc la campagne. Mon père et ses copains, quand ils avaient un peu de loisirs, répétaient les uns chez les autres, et souvent en famille. Je devais avoir sept ou huit ans, mon père avait acheté une petite batterie et l'avait installée dans son bureau. Le batteur de l'orchestre n'avait pas besoin de trimballer son matos, comme ça. En fait, cette batterie, c'était d'abord un cadeau de Noël. Officiellement, mon père l'avait offerte à ses enfants. Avec le recul je me dis qu'il arrangeait bien tout le monde, le cadeau de Noël !
La batterie, chez moi, c'est comme le jazz et le blues. Je me souviens pas m'être dit : Je veux apprendre la batterie. C'est venu naturellement, sans même que je m'en rende compte. J'ai toujours aimé taper sur la batterie de l'orchestre. Aussitôt qu'on en a eue une à domicile, j'ai pris des cours avec un pote de mon père, j'ai pris conseil auprès d'un autre, et j'ai pris deux ans de vrais cours avec Bertrand Renaudin. Traditionnel. Une heure par semaine. On n'habitait plus Limoges mais Nantes à l'époque. Mon père était représentant, il bougeait sans arrêt. Quand on a déménagé, j'ai surtout évolué en autodidacte. Je vis aujourd'hui à Paris. Entre la ville de Limoges et la ville de Paris, il y a eu les villes de Nantes, Nice et Poitiers.


Peter Criss à neuf ans. Euh, non… Simon Boyer.


I Begin To See The Light

Comme il bougeait beaucoup, mon père reconstituait perpétuellement son groupe, de ville en ville, avec d'autres potes. Quand on est arrivés à Nantes, son premier souci fut de trouver des Nantais avec lesquels il pourrait jouer. Son métier l'amenait à faire beaucoup de route, mon père repassait par les mêmes endroits, revoyait les mêmes gars, prenait des repères. Il connaissait vraiment des gars partout. Quand on a débarqué à Nice, il n'était pas dépaysé : il traînait dans cette ville depuis des années. Il restait trois semaines en famille pendant les vacances, et se gardait la quatrième pour faire la Grande Parade du Jazz.
À Nice, mon père endossait le rôle de chef d'orchestre. C'était pas le meilleur technicien du groupe, mais certainement le meilleur jazzman. C'est lui qui boostait tout le monde, élaborait le répertoire, plaçait les chorus, présentait ses camarades. Les autres approuvaient, t'en as toujours un trop timide pour prendre les chorus, ou qui n'a pas l'étoffe de la scène. Franchement, mon père aurait pu jouer professionnel s'il avait voulu s'en donner la peine.

La première fois, j'avais neuf ans. L'orchestre jouait dans une station de ski. Tu joues, t'es pas payé mais tu peux amener ta femme et tes mômes. On était là, nous et les familles de ses copains. J'étais le seul du lot à essayer de faire de la musique. Allez Simon, viens jouer avec nous ! C'était I Begin To See The Light, un morceau de Duke Ellington. Je me suis installé à la batterie. Ça devait être catastrophique mais j'ai l'ai fait. L'année suivante, j'avais un peu progressé, on m'a laissé battre deux morceaux…

Tous les vendredis soirs à Nice, ils jouaient dans une pizzeria. Ma mère, ma sœur, on en profitait pour aller manger une pizza. J'avais quinze ans. Simon taquine un peu la batterie. Ah ouais ? Allez, Simon ! viens taper le bœuf ! Un soir je me suis surpris moi-même… J'étais pas bon. N'empêche, je me suis mis en place, je marquais simplement le tempo, mais je l'ai tenu sans jamais me mettre à l'envers. C'était pas grand chose mais ça leur suffisait. Ils avaient quarante, cinquante balais, et certains même davantage. Leur batteur avait une certaine technique mais, comme souvent, il avait fait plus de balloche qu'autre chose. Il n'avait pas Sid Catlett ou Fred Below dans le crâne. Moi oui, et depuis longtemps. Au niveau touché, au niveau recherche, je suppose que j'étais plus dans l'esprit pour jouer des titres de Basie et d'Armstrong. Je me sentais intégré, quoi…
À partir de ce moment-là, chaque fois que leur batteur n'était pas disponible, Ben, on n'a qu'à prendre Simon. Et voilà. Vers quinze, seize ans j'ai démarré mes premières soirées. C'était aussi la première fois que j'empochais un cachet.

 

NICE

Groupe de blues cherche batteur, ternaire, binaire
Hors jazz, j'essayais de taper sur les disques de Kiss et d'AC/DC. Poum-tcha ! Pou-poum tcha ! Poum-tcha ! Pou-poum tcha ! Au collège, j'avais sympathisé avec un gars qui jouait un peu de boogie-woogie au piano, on se voyait de temps en temps. J'avais aussi deux potes qui s'étaient mis à la guitare. AC/DC, Police… Mais on était nazes et on n'avait pas de chanteur.
Il y avait aussi un disquaire à Nice, Hit Import, une petite boutique vraiment chouette, l'anti-Nuggets, l'anti-Fnac. Le taulier épinglait des annonces sur sa devanture. Un jour je lis : Groupe de blues cherche batteur, ternaire, binaire… Donc capable d'assurer un shuffle swing, pas un de ces groupes de blues binaires qui louchent vers le rock.
L'audition s'est déroulée dans un petit studio de répète. Ça a collé en dix secondes. Eveyday I Have The Blues. OK. Un blues lent maintenant, un binaire pour changer. OK. Si tu veux toujours être notre batteur… Je suis resté deux ans et demi dans le Richard Blues Gang. Il y avait une basse, une batterie, une guitare et un harmo. Richard, le guitariste, était dingue de BB King, mais le groupe sonnait vraiment Chicago. Moi, je battais dans l'esprit jazz des années 40, bien au fond du temps. Back beat comme on dit. Quand on décrochait un gros budget, on faisait venir un piano ou un saxe.

Eux, gagnaient leur vie avec ce groupe, ils ne faisaient que ça. Moi, j'étais lycéen d'abord, je suis entré en fac ensuite. Un IUT puis une fac de gestion… jusqu'à la maîtrise… que je n'ai d'ailleurs pas eue. Je redoublais une année sur deux ! On jouait jusqu'à quatre heures du matin, je reprenais les cours à huit. On assurait vingt gigs dans le mois. Les jeudis, vendredis, samedis, dimanches, on écumait toutes les scènes, de Marseille à Monaco. À part le Grand Stade de l'Ouest, je crois qu'on a joué partout où c'était possible entre 89 et 91. Le Théâtre de Verdure en première partie de Jerry Lee Lewis, en ouverture de Lonnie Brooks aux Nuits du Blues… Le Richard Blues Gang était un groupe local qui tournait bien, peut-être le groupe de blues le plus réputé de la région.

Un groupe de rock'n'roll roots
Ma mère râlait que je néglige mes études. Mon père lui donnait vaguement raison, mais je suis persuadé qu'au fond, il était content pour moi. Surtout, je jouais de mieux en mieux et il en profitait, il me prenait aussi souvent qu'il le pouvait. Il est même venu quelques fois taper le bœuf avec le Richard Blues Gang. Scotchés, les mecs !
J'ai fini par quitter le groupe parce qu'on tournait en rond. On répétait jamais, on faisait que jouer, toujours les mêmes morceaux. Et puis j'attendais qu'on devienne un vrai groupe, or on était surtout le groupe du guitariste. Je l'aimais bien Richard, mais il avait tendance à se faire mousser. Bref, J'avais envie d'autre chose.

C'est l'époque où j'ai commencé à me plonger sérieusement dans l'étude du blues, à écouter comment était foutu un morceau de jazz. Jusque là, je piochais de temps en temps dans la collection paternelle. J'allais aux concerts, je connaissais le jazz mais j'étais pas vraiment dedans. J'écoutais surtout Kiss et AC/DC. Maintenant mon père m'expliquait la mécanique. Comment ça marche ? Le batteur fait huit mesures d'intro. Le thème fait 32 mesures. Ça aiguisait ma curiosité. T'as des disques de BB King, toi ? J'ai jamais retrouvé un disque de BB King aussi bon que celui-là : Blues Is King, un live de 66 ou de 67.

Après le Richard Blues Gang, j'enchaîne avec Les Teds, un groupe de rock'n'roll roots. Une guitare, une basse, une batterie. On reprend Cochran, Gene Vincent, un peu Dutronc, un peu Gainsbourg. Je tourne avec deux amateurs passionnés. Ça joue pas toujours juste mais qu'est-ce qu'on se fend la gueule ! Coup de pied dans la grosse caisse à la fin du concert, les gens qui se lèvent pour taper des mains. Cette expérience a duré un an. Dans le petit milieu que je fréquentais, on savait que j'avais quitté Richard. Je multipliais les remplacements dans des groupes de blues et de rock'n'roll, et je rejoignais même Richard quand il était en panne de batteur.
Un jour mes parents partent habiter Poitiers. Je reste à Nice ou je les suis ? En fin de compte je les suis, j'avais besoin de changer d'air moi aussi. Poitiers je connaissais bien, je savais que c'était une ville jeune, n'oublie pas que je suis né à Limoges.


Festival de Bayonne, 1994. Pat Giraud (orgue),
Pierre Boyer (saxo) et notre homme aux gamelles
.

POITIERS

J'entends parler pour la première fois de l'intermittence
Quand je débarque à Poitiers, je tente d'abord de suivre plus sérieusement mes études et je m'y tiens… euh… quelques temps. Au départ, je croise personne qui ait envie de faire du blues. Je sors plus des masses, sauf pour jouer avec mon père. Je suis dans un trip étudiant/jazz, j'écoute un max de disques. Ceux de mon père, ceux de la médiathèque. J'écoute aussi ZZ Top, faut pas croire. Et Robert Johnson, et Howlin' Wolf, et Louis Jordan, et Wynonie Harris. Lui, c'est le chanteur de blues que je préfère, un blues mâtiné de jazz comme celui de Louis Jordan. Certains appellent ça du jive, un genre qui revient à la mode on dirait. J'aimerais monter un orchestre comme ça, et jouer le blues comme on jouait le jazz dans les années 40.
C'est ici que je rencontre Pat Giraud, un organiste avec qui mon père a enregistré son CD. On est en 1992, 1993, 1994. Je tourne un peu avec Pat du côté de Limoges. À Poitiers on me présente Philippe Nicolas, un pianiste que j'accompagne encore aujourd'hui. Plus jeune que Pat. Plus de ma génération. Un champion du boogie-woogie ET du blues.

Mon père est décédé en 1997. Il a joué jusqu'en 94 puis il est tombé gravement malade. Paralysie. Je devais partir faire l'armée, or je décide d'être soutien de famille. Pour ça il me faut un statut, un métier. Alors j'entends parler pour la première fois de l'intermittence. À Nice, j'aurais pu être intermittent et gagner des ronds, mais j'ignorais que ce statut existe, je jouais sans arrêt au black, comme beaucoup d'autres.

J'ai surtout connu le Pince-Oreille
Je dois jouer davantage pour décrocher le statut. Je me mets dispo 100 %, je le fais savoir à la cantonade, aux copains de mon père, tous ceux avec qui je joue occasionnellement. Ça marche, le téléphone sonne, pour du jazz le plus clair du temps. Des petits festivals, quelques scènes, des soirées privées, des mariages, des hôtels… J'ai le nombre de gigs suffisants pour être intermittent : il me faut 43 cachets déclarés sur l'année.

Poitiers est une toute petite ville étudiante. Les groupes ont toujours eu UN club où se produire. J'ai un peu connu Le-Café-d'En-Face, j'ai surtout connu le Pince-Oreille. C'est LE club de Poitiers, c'est là que tout le monde vient s'en jeter un et taper le bœuf. Le jazz swing au Pince-Oreille, c'est un peu moi grâce à moi. Pat Giraud faisait venir beaucoup de monde à Limoges, et je suis son batteur. On re-routait sur Poitiers des musiciens comme Patrick Saussois, Daniel Huck, Éric Luter. J'avais déjà enregistré avec eux. Je faisais mon boulot de jazzman régional…


Naissance du Simon Shuffle Blues Band au Pince-Oreille (Poitiers).
Assis : le groupe. Xavier Pillac, Simon, Domenico Stocchi, Jeff Magidson.
Debout : les marraines. F. Ragonneau, A. Auxemery, Philippe Nicolas.

C'est au Pince-Oreille qu'est né le Simon Shuffle Blues Band...
… Au départ, ce groupe, c'était un bœuf. Par Philippe Nicolas je rencontre Domenico Stocchi, futur contrebassiste du futur Simon Shuffle Blues Band. On monte un petit trio avec Philippe. Si on veut entendre du swing dans le coin, c'est nous qu'on sonne. Stocchi connaît du monde dans le blues, il est marié à une Américaine, la sœur de Jeff Magidson, lui-même futur dobro du futur Simon Shuffle Blues Band. Jeff a monté John Doe, un groupe de funk-blues très réputé localement. Il connaît des Américains comme Jeff Zima qui , lui même, connait Catherine Girard de Sweet Mama, Zebulon (Philippe Nicolas - NdR) habite la ville depuis vingt ans, il a fait la bassine dans Sweet Mama. Attention, Poitiers, ça rigole pas, c'est toute une mafia !
De bœuf en bœuf, je finis par en faire le tour. On joue les uns avec les autres, à La Palmyre l'été, à Saint-Palais, à Royan… Et je rencontre Xavier Pillac, la future Strato du futur Simon Shuffle's. Xavier est encore un peu l'élève de Jeff. Il a monté son groupe lui aussi, Crossroads.

Un soir qu'on tape un bœuf au Pince-Oreille, Rémi, le patron, nous fait : Dans quinze jours, personne n'est programmé, j'ai un trou … J'ai dû proposer aux autres de jouer ensemble, et c'est sûrement pour ça que le groupe porte mon nom. Il fallait bien en imprimer un sur le programme. Jeff avait John Doe, Xavier avait Crossroads, Stocchi avait Stock Underground, qui mélangeait jazz et musique africaine, un groupe fantastique à douze… Bref, j'étais le seul à ne pas avoir de groupe attitré.

On a tout de suite joué dans ce style hybride, jazz, blues, country
Le premier concert du Simon Shuffle Blues Band, ça doit être en 1998… Il s'en écoulé du temps depuis les soirées à la pizzeria de Nice, hein ? Stocchi amenait une ligne de basse, je plaçais un shuffle par-dessus… Le répertoire s'est constitué de cette façon. On a tout de suite joué dans ce style hybride, jazz, blues, country, que tu as pu entendre à L'Utopia. On s'est tellement éclatés qu'on a voulu remettre ça. J'ai alors proposé aux autres de placer le groupe aussi souvent que possible.

On est vraiment le cul entre deux chaises. On a fait quelques festivals, plus blues que jazz d'ailleurs, mais j'ai pu constater que la formule passait bien auprès des amateurs de jazz. Il y a une contrebasse et ça balance. Le côté country du Simon Shuffle's ? Ouais, je le repère dans certains tempos, dans le jeu de Jeff. C'est vrai, je parle pas autant de la touche country que des touches blues et jazz, mais la bonne country c'est jamais que du blues, hein. L'autre jour j'accompagnais un Américain de passage, très versé country. Comment fait-on ? Moi : Joue ton truc, t'emmerde pas à jouer autre chose. Tu chantes avec ton accent de péquenaud, on joue blues derrière toi et ce sera quand même de la country. En France personne fait ça.

On n'a rien inventé, on s'est trouvé une petite couleur et on se fait plaisir. On a peut-être un style plus original, je sais pas, c'est toi qui peux le dire. Nous ? On en a un peu conscience. Il ne doit pas y avoir grand monde pour jouer le blues comme on a pris l'habitude de le jouer. On fréquente des musiciens vraiment roots et des musiciens plus sophistiqués. Sweet Mama avec le washboard, Jeff Zima, Nico Wayne Toussaint. On jongle entre les deux avec cette spécificité ternaire quasi permanente, entre shuffle et swing. La contrebasse se prête peu au binaire et moi, j'adore jouer des balais. Les guitaristes sont obligés de baisser d'un ton.

 

PARIS

La France est découpée en fuseaux par ses autoroutes
Ça devenait sérieux avec Carole, une fille que j'avais rencontrée à la fac. Elle est née à Melle dans les Deux-Sèvres. On s'installe dans une grande baraque à la campagne, un jardin immense… et on fait un petit. Je jouais beaucoup mais, professionnellement, Carole souhaitait avancer un peu. Étant données ses ambitions et ce qu'on lui proposait dans la région, on s'est vite rendu compte que ce serait à Paris que ça se passerait. Oui, pourquoi pas tenter le coup à Paris ? Moi-même, par rapport au jazz, je voulais me frotter à la capitale, rencontrer d'autres gens sans perdre les copains de vue. On a débarqué en 2001, le petit venait d'avoir un an. On a emménagé à Asnières d'abord, à Sainte-Geneviève-des-Bois ensuite. On y vit toujours et on y est bien. Elle ça va, moi j'avance doucement. on a deux enfants maintenant, le bonheur.

Ces derniers temps, oui, le Simon Shuffle's a tourné davantage sur Paris. On fréquente beaucoup l'ouest aussi, l'autre jour a donné un concert au Havre. On joue parfois dans le sud-ouest, mais jamais dans l'est. La France est découpée en fuseaux par ses autoroutes, et les groupes suivent ce tracé. La région parisienne, l'ouest et l'est. Le sud-est, tu le classes à part. Les gens du sud-est restent entre eux, j'ai vécu à Nice et je sais de quoi je parle. Le Massif central pose vraiment une frontière. Les vedettes mises à part, aucun Bordelais n'aura l'idée d'aller jouer à Nice, c'est pas assez rentable, c'est trop loin, c'est trop de frais. Moi, avant d'habiter paris, je n'avais jamais joué à Lyon de ma vie ! Il n'y a pas beaucoup d'axes en travers de l'Hexagone.

Quand je joue, je travaille pas
Aujourd'hui, ça n'a pas beaucoup changé, on est tous très occupés ailleurs, les autres avec leurs formations respectives, moi dans le jazz. On ne joue pas souvent ensemble, mais on joue parce qu'on a envie d'être ensemble, et on s'entend tous très bien. Je m'occupe un peu du business, quand j'ai un bon contact j'essaie de caser le groupe, mais j'impose rien. Jeff joue un peu plus la vedette… il est né vedette. C'est le Ricain du groupe, il a le sens de la scène. C'est surtout lui qui chante, il a un micro et il sait parler. On lui abandonne volontiers ce rôle.
Stocchi et moi, on amène la touche jazzy. Les deux autres ne font pas ça au sein de leurs groupes. Quant à moi, la frappe binaire de leurs répertoires, je l'ai pas forcément dans les pattes. On est donc tous contents d'être ensemble. (Kh kh kh ! Une n'tite bière !…Hé, n'tite bière !)

Franchement, le Simon Shuffle's répète très peu. On s'est rencontré une ou deux fois cette année pour finaliser quelques intros. C'est un avantage et un inconvénient. L'avantage : on ne s'emmerde pas à répéter ! Moi, quand je joue, je travaille pas et c'est déjà beaucoup. On reste spontané, on improvise. L'inconvénient : on peut nous reprocher certains défauts de mise en place, de ne pas être allé vraiment au fond des morceaux. Tel plan sera peut-être limite, on regrettera de l'avoir pas joué différemment.
En tout cas la bonne humeur, on la répète pas. Quand je lance la baguette et que je manque le rattrapage, je le fais pas exprès mais le public se poile. Jeff se retourne vers Stocchi, Stocchi comprend qu'il doit prendre quatre mesures de contrebasse. Ce genre de connivences, tu ne les répètes pas non plus, elles entrent en pratique d'elles-mêmes et sur l'instant.


Le Simon Shuffle's au festival de blues de Retz, en 2002.

Unadulterated
Le premier album du Simon Shuffle Blues Band, il est quasiment bouclé mais le projet traîne en longueur. Il paraît que cette année, les ventes de disques sont catastrophiques à cause du piratage. C'est ce qu'ils disent en tout cas, et les labels se mouillent pas trop. S'ils commençaient par baisser le prix des disques… Ils ont bien réussi à le faire pour les livres. Qu'ils paient déjà moins cher les stars. Quand tu vois cinquante affiches géantes de Johnny dans Paris alors que le concert est complet depuis longtemps, c'est autant d'argent qui nous passe sous le nez. Ils misent tout sur deux, trois gonzes, Robbie Williams, Whitney Houston. Schumacher ne roulerait pas moins vite s'il gagnait dix fois moins de thunes. Les sommes qui circulent, c'est débile !

On a quinze morceaux valables sur une bande, le producteur A. Gandolfi a même trouvé un titre pour l'album : Unadulterated. C'est presque un calembour : pas adulte. En fait ça signifie pas trafiqué, joué live, roots, sans coupures. Mais le disque est mis entre parenthèses.
Jeff repart aux États-Unis pour un an. Il est américain, vit avec une Française à Poitiers, l'aînée entre au collège et, comme elle change de cycle, il en profite pour changer de pays. Ils ont envie de faire connaître la vie américaine à leurs enfants. Théoriquement, ils ne partent qu'un an, on verra.

Pendant un an, on va sûrement rester en stand by. Pour le disque, on avisera avec le producteur. Soit on sort le disque l'année prochaine, soit on passe à un autre projet d'album. On a programmé un concert pour le mois de novembre, et peut-être une ou deux propositions par-dessus. Je vais tâcher de regrouper toutes les dates sur une semaine, deux fois dans l'année, faire venir Jeff dix jours en novembre, dix jours en mars.

Un disque auto-produit de plus ?
Le départ de Jeff ne sera peut-être pas dramatique sur le long terme. On sera peut-être plus motivés à son retour, la situation va peut-être se débloquer pour le disque, on aura peut-être dégoté un distributeur. On veut pas entendre parler d'auto-prode, le disque est resté en rade pour cette raison. On aurait pu le sortir depuis longtemps, mais pour quel résultat ? Un disque auto-produit de plus ? Encore un disque qui sera pas ou peu distribué ? On a tous envie de signer quelque chose de vraiment bien.

Les paroles, oui, ce sont des compos mais, bon, le répertoire est fait de blues. Deux, trois chansons ont été écrites par Xavier, deux, trois autres par Jeff. Stocchi en chante quelques unes. Moi, je propose une reprise de temps en temps, avec l'esprit qui va avec.
Il y a des morceaux qu'on joue beaucoup, vraiment bien, et que peu de groupes reprennent. Hoboing et Gumbo par exemple sont deux compos de Samuel Rodolla, un gars de Nouvelle-Orléans que Zima connaît très bien. Comme on doit être les seuls à jouer ces titres, ce sont presque des créations. On ouvre avec I Can't Be Satisfied de Muddy Waters mais, pour le reste, je tiens à éviter les gros saucissons, Mojo Working, Stormy Monday ou Everyday. Ces chansons, tout le monde les a jouées et rejouées, on les réserve pour taper le bœuf si un pote nous rejoints sur scène. Vu qu'on compose pas énormément, autant choisir des titres plus rares. Move Out To The Country par exemple, je pourrais même pas te citer l'auteur mais on aime la jouer, celle-là. Chaque fois, je préviens Jeff : Le plus lent possible, vraiment très loin au fond du temps. La tournerie s'y prête bien. Sur ce tempo là, je passerais des heures à les écouter chorusser.

Il y a toujours cette transe
L'autre jour on passe dans un Hot Club. Je leur fais : Pas trop rock, hein ! J'ai promis au mec qu'on jouerait pas binaire. On en a joué quand même un. Je l'ai pas battu Poum poum tcha ! Je l'ai rendu confus, j'ai fait Tagadagadagada… J'ai décalé un peu les accentuations, la pulse moins raide, moins mise à plat comme pourrait la jouer Phil Rudd (AC/DC). Non, c'était plus le même binaire.
Le Simon Shuffle's pourrait être la réunion de deux, trois groupes différents. Il y a la manière dont on joue Satisfied, le dobro, les petits chorus de Xave, les balais, la contrebasse, et la manière dont on joue Ramblin', plus Chicago. On reprend The Tab, un titre jazz dans la pulsation. Je manie les balais, ba-poum tchabada ! On se balade un peu hors des harmonies du blues. Appelle ça hillbilly si tu veux.

En mars, avec Stocchi, Pat Giraud et Bobby Dirninger, on a fait une dizaine de dates avec Zora Young. On a joué plein de standards comme Sweet Home Chicago. Elle est de Chicago et quand elle chante Mon Chicago que j'aime, tu changes d'échelle tout à coup. Tu ne demandes qu'à la croire. Avec elle les morceaux n'en finissaient pas, et plus ça s'éternisait, moins je m'emmerdais. Mojo Working… Je tapais le back beat à donf, je dansais dans ma tête, j'aurais bien continué une heure de plus.
C'est un peu la pulsation tribale qu'on rencontre chez John Lee Hooker ou dans le boogie-woogie. Cette transe qui passe aussi dans la techno et dans le reggae. Tu te cognes vite à un palier, t'en as marre. Mais si tu franchis ce palier, de l'autre côté c'est tout le contraire. Avec Jean-Paul Amouroux on fait du boogie-woogie toute la soirée, ça me dérange pas, il y a toujours cette transe.


Tournée Zora young. Bobby Dirninger,
Shuffle, Zora, Stocchi, Pat Giraud
.

J'espère qu'avec le temps on se fera quand même un petit nom. Enfin, il y a la vie de tous les jours, pas vrai ? La famille, le contexte social, plein de trucs à gérer en dehors de la musique, des histoires de thunes. N'empêche, j'aimerais vraiment qu'on s'investisse davantage dans le groupe, tous les quatre. On a un peu loupé le coche avec le Simon Shuffle Blues Band, c'est mon grand regret. Si on avait pu se réunir cinq ans plus tôt, avant qu'on soit tous accaparés par des groupes et nos vies de famille… Mais il faut aussi considérer les données positives de ce rendez-vous manqué. D'abord, le Simon Shuffle's est toujours en selle, et on a beaucoup de plaisir à se retrouver. On jouera peut-être encore ensemble dans vingt ans.


GRATIN DE SHUFFLES

Virjane
Le Simon Shuffle Blues Band reste le seul groupe dont je m'occupe vraiment, je passe les coups de fil, j'envoie les papiers, mais c'est pas MON groupe. D'ailleurs le leader du Simon Shuffle's, c'est à l'appréciation du gars qui nous programme. Certains voient Jeff comme la star du groupe. Pour d'autres c'est Xavier, ils le connaissent, ils ne connaissent pas les trois autres. Pour d'autres encore ce sera moi, parce qu'ils sont branchés jazz. Sur scène, les vedettes sont incontestablement Jeff et Xavier. Tous les deux chantent et grattent. J'ai choisi la batterie, je me sens pas frustré de devoir camper derrière. Son instrument, on le choisit consciemment mais aussi inconsciemment.


Festival de Saint-Gilles-Croix-de-Vie (Vendée) :
P Saussois (guitare), Shuffle, M Pastre (saxo), D Doriz (vibra). Hors cadre : Pat Giraud (orgue).


En dehors du Simon Shuffle's, je tape dans l'orchestre de Marc Laferrière depuis un an et demi. Tu sais ? Ce gars qui faisait orchestre New Orleans à la télé dans les années 70. Marc joue toujours dans ce style.
Je tape pour Pat Giraud, l'organiste de Limoges. On a enregistré deux disques ensemble, un troisième est en préparation. En 1995, le trio Pat Giraud a décroché le Grand Prix du Hot Club de France pour un album intitulé Virjane. Il y a donc Pat, Daniel Huck et moi. Virjane… Le titre est la contraction de Virgine et Anne-Claire, les prénoms de ses filles !

J'ai tourné en trio avec Patrick Saussois et Pat Giraud. Saussois joue de la guitare façon manouche, mais il sait faire électrique, Benson ou Montgomery. En ce moment je joue assez régulièrement avec Jean-Paul Amouroux, le pianiste de boogie-woogie. De temps en temps j'accompagne Jeff Zima ou Bobby Dirninger, un autre bluesman. Lui n'est pas ricain ; il est alsacien et s'est installé à Limoges. C'est lui qui connaît Zora Young, c'est lui qui l'avait fait venir, et c'est grâce à lui qu'on a pu tourner avec elle.

Le Simon Boyer Quintet, c'est le groupe d'un soir
Je m'embrigade jamais avec des mecs s'ils me sont pas sympathiques, sauf si j'ai affaire à un génie. Pour Diana Krall ou Lenny Kravitz, je ferais un effort ! À l'époque de Poitiers, c'est vrai que j'acceptais tous les plans qui tombaient, les soirées privées, les mariages, mettre l'ambiance au cocktail pour les soixante ans du directeur de la banque. J'ai quasiment arrêté ça, et puis je préfère les clubs de jazz. Les cachets sont plus maigres mais le public se donne au moins la peine d'écouter.

Samedi soir, je joue quintet à La Huchette. La Huchette est un club formidable où les gens dansent. Pour pouvoir assurer cette date, j'ai refusé des occasions mieux payées. Le Simon Boyer Quintet, c'est le groupe d'un soir, avec Isabelle Magidson et Jeff Magidson. Je fais venir Jeff pour le blues et Isabelle pour le jazz. Elle chante des titres dans le goût de Rickie Lee Jones, mais aussi des standards de jazz. J'avais envie de les réunir au moins une fois. Le reste du quintet, c'est Serge Rahoerson au piano, Laurent Vanhée à la contrebasse, et moi aux baguettes comme tu t'en doutes. Serge est un fou furieux qui joue aussi de la batterie et du saxe. Laurent joue de la contrebasse dans le groupe d'Éric Luter. On compte reprendre des airs de Louis Jordan et de Louis Prima. Si le quintet gaze bien, j'espère qu'on trouvera d'autres dates.


Caveau de la Huchette :
Ch Davot (guitare), C Guyot (saxo), M Bonnet (trompette), Stocchi (contrebasse), Shuffle
et,hors cadre, Philippe Nicolas (piano).

Un extra-terrestre tombé du cosmos
UN disque… Il y a en deux que je trouve incroyables, mais on sort du blues. C'est Let There Be Rock d'AC/DC et l'album Jazz de Queen… qui n'est d'ailleurs pas jazz pour un sou. Ils datent tous les deux de 1978. J'aime tout AC/DC avec Bonn Scott, et j'aime tout Queen live. Le live de 82, fantastique ! J'aime l'album de Rod Stewart, Blond Have More Fun. J'aime le premier album de Kate Bush aussi.
J'ai pas connu l'époque où sortaient ces titres de jazz que j'écoute sans arrêt, j'ai connu l'époque des collections, des rééditions et des compiles. Des compiles qui me plaisent, je peux t'en citer beaucoup mais c'est triché. On parle d'albums. Oui, l'album atomique de Basie, super. Hard Again, pareil.

Quant à John Lee Hooker, c'est toute son œuvre, des premières faces de 1948 aux albums de la fin. T'as toujours quelques morceaux show biz par terribles, mais même dans la dernière période tu trouves plein de bonnes choses à glaner. Il n'a plus la voix de sa jeunesse, n'empêche, c'est rudement bon.
Hooker démarre sa carrière discographique en 48. En jazz, c'est la grande époque du big band de Dizzie Gillespie. Deux Noirs américains. La même communauté. L'un s'appelle John Lee Hooker, il joue tout seul avec sa gratte. C'est pas un grand virtuose. L'autre s'appelle Gillespie, il pilote un big band génial, très innovant. Ben quelque part, c'est le même mec et c'est la même musique. Incroyable, non ? Gillespie, c'est le chapitre suivant d'un autre ; Hooker n'est la suite de personne… Un extra-terrestre tombé du cosmos. Il chante une sorte de boogie, il tape du pied, il est vraiment singulier. Je suis fan. John Lee Hooker pond des blues à treize mesures, s'accorde quand il y pense, mais quelle voix ! Quel timing ! Quel phrasé ! Quel son ! Et le plus beau, c'est que c'est son truc à lui.

Les plus grands shuffles du monde sont ceux de Art Blackey et de Sam Woodyard
Il faut écouter John Lee Hooker, mais il faut aussi écouter le big band de Basie, avec Jimmy Rushing qui chante comme un dieu. Parce que le blues consiste pas seulement à jouer désaccordé. C'est ça aussi, hein, et c'est bien que ce soit ça, mais tu peux pas limiter le blues à cette définition. Tous les blues de Jimmy Rushing avec Bud Clayton à la trompette, Buddy Tate au ténor… Et le shuffle d'Art Blackey ? Et Sam Woodyard, le batteur de Duke Ellington ?
Fred Below est très bon, mais les plus grands shuffles du monde sont ceux d'Art Blackey et de Sam Woodyard. Comme ils portent l'étiquette jazz, les amateurs de blues passent à côté, c'est trop con. Un batteur comme Zutty Singleton, un des premiers grands batteurs de Nouvelle-Orléans dans les années 20 et 30, intervient sur quantité d'enregistrements qui sont, formellement, des blues : douze mesures et trois accords. Un mec qui aime le foot mais qui a jamais vu jouer Pele, Platini ou Maradona, pensera que le plus grand footballeur de tous les temps s'appelle Zidane. Oui, actuellement Zidane est sans doute le plus grand. Moi qui adore le foot, je peux te garantir que Pele, Platini ou Maradona, c'était autre chose que Zidane.

Les plus grands bluesmen pour moi sont, au saxe, Illinois Jacquet, Buddy Tate, Arnett Cobb, trois cadors du saxe ténor. Et Angus Young est mon guitariste préféré. BB King, Django Reinhardt, Hendrix, Stevie Ray Vaughan, d'accord, mais aussi Angus Young. D'ailleurs mon disque, je l'aurais bien intitulé Let There Be Blues…


Bœuf avec Chris Lancry


UNE chanson ? Pfou ! Voici Les Clés de Gérard Lenorman… J'adore cette chanson ! J'adore aussi The Thrill Is Gone. La chanson des Dix Commandements, je la trouve super belle. Ce sera voooooous dès demain ! Elle est liée à la naissance de mon fils, c'est triché aussi. Elle porte une charge affective par rapport à un événement précis. Tu peux plus rarement lier un événement à un album entier ou à un artiste en général.

À travers Silva je voyais ressusciter tous ces mecs que j'admirais
UN concert, pour moi, c'est Queen aux arènes de Fréjus en 86. Quand Freddy Mercury est arrivé sur scène, j'en pleurais ! J'ai pas vu AC/DC avec Bonn Scott, ni Catlett avec Armstrong, ni Jo Jones avec Basie, sinon je les aurais sûrement cités. BB King par contre, je suis allé l'entendre chanter à maintes reprises. Pour moi, les meilleurs disques de BB King sont ceux où il est accompagné par Sonny Freeman à la batterie. Mais qui connaît Freeman ? Ce type tapait derrière BB King quand BB King était au top.

Si, un concert qui m'a marqué : Michael Silva au festival de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Silva était un batteur de swing qui venait jouer en France dans les années 80. Il avait accompagné Sammy Davis Jr à une époque. Un batteur de jazz noir américain dans la grande tradition des batteurs des années 30 et 40. C'était un second couteau comme on dit. J'avais treize ans. J'ai vu ce mec prendre une page de journal, la plier bien serré et paf ! sur la batterie. Pendant son solo de journal, il faisait le con avec sa main libre, et ça swinguait ! Le piano, le break, son quatre-quatre de batterie… À travers Silva, je voyais ressusciter tous ces mecs que j'admirais et qui étaient morts depuis pas mal de temps. Il était de leur génération, il les avait un peu connus. Ça c'est la classe, les autres c'est que du travail ! Il m'impressionnait plus qu'un batteur qui ferait des passages de tomes, plus que Dave Weckl qui déboule à 200 000 à l'heure. Si tu travailles trois heures par jour, tu finis par y arriver. Silva n'avait jamais travaillé autant.

Daniel Huck m'a raconté qu'une fois, il avait fait un gig avec Philly Jo Jones. Le matin ils vont prendre un petit déjeuner dans une brasserie quelconque. Au moment de régler la note, ils réalisent qu'ils n'ont plus un rond. Jones s'approche du comptoir et commence à taper un solo de batterie sur le zinc avec des couverts. Le patron l'écoute. Jones a dû faire un truc hallucinant ce matin-là car le patron lui a fait : C'est bon les gars, le petit déjeuner sera pour moi.

Des contraires et des jumeaux en même temps
UN film. Je suis un dingue de la première trilogie Stars War. En plus, la musique est belle. Et puis Danse Avec Les Loups. En sortant de la salle j'avais envie de tout plaquer et de foutre le camp. Ça se passait peu de temps avant que je quitte Nice, je devais certainement avoir envie de jarter avant d'entrer dans ce cinoche. Le film collait pile poil à mon humeur.


Un bouquin ? Mais j'aime pas les romans, je préfère l'histoire et la politique. La bio de Basie est chouette. L'autobiographie de Ray Charles est passionnante elle aussi. Dommage qu'elle s'arrête aux années 70, mais l'essentiel est dit. Sinon, ce qui est marrant à faire, c'est lire à la suite La Rage De Vivre (Really The Blues) de Mezzrow, et l'autobiographie de Miles Davis. Des contraires et des jumeaux en même temps. Un Blanc joue de la musique de Noirs et veut vivre comme eux, un Noir en a marre de sa peau et veut vivre comme un Blanc. Vingt ans les séparent. Tous deux sont junkies à mort, l'opium, l'héro, tous deux sont tarés, mythos, mégalos, vies privées catastrophiques. Le premier est le pote d'Armstrong, l'autre est le pote de Charlie Parker. L'un et l'autre ont du talent. L'un devient quelqu'un et laisse une empreinte dans l'histoire du jazz, l'autre reste un clarinettiste lambda. Les mecs qui courent les Hot Clubs liront plus volontiers le bouquin de Mezzrow, ceux qui fréquentent Le Ducs des Lombards liront de préférence celui de Miles Davis !

Big Sid Catlett
Je suis en train de mettre au point une compile de batteurs. Toutes sortes de morceaux orchestrés où un batteur est mis en vedette. par exemple Big Sid Catlett, batteur de swing mort en 1951. Un répertoire libre de droits, donc. Catlett a vécu une période faste en 40-50. Il a joué avec Armstrong, avec Parker et de nombreux autres, mais il reste très méconnu par rapport à son génie. Une compile sur un batteur, c'est plutôt rare. Il doit bien en exister une ou deux sur Max Roach, des batteurs comme ça. Qui est-ce que ça pourrait intéresser, Big Sid Catlett ? Pas grand monde à vrai dire, mais l'investissement est quand même minime. Je fais pas ça pour m'enrichir, je veux juste faire partager ma passion.

Euh… c'est déjà fini ? Moi, je peux parler comme ça toute la nuit. OK, c'est bon, je m'en vais.


Mai 2004

Christian Casoni et Patrice Dalmagne

Patrice Dalmagne a photographié les concerts (mars et mai 2004) à L'Utopia, et la séance des questions présidée par les deux calamars cités ci-avant.
Les autres photos se sont envolées de l'album familial du gars Simon, obligeamment scannées par dame Carole.
Salut, Gilles !