CEUX D'ICI

Une exclusivité Blues Magazine


 

Simon Shuffle 2

Les pensées

… Ergo sum !

 


GLAMOUR

Des théories, j'en ai plein

Les gens de la ville méprisent la musique campagnarde mais, finalement, les gens de la campagne aussi. Les campagnards préfèrent s'intéresser à ce qui vient de la ville. À l'époque de Muddy Waters, les Noirs de la cambrousse faisaient comme tout le monde, ils allumaient la radio, ils écoutaient la musique qu'on leur passait, jazz ou pas. Les bluesmen ruraux étaient renommés là où ils jouaient, mais ça n'allait pas plus loin. Si les campagnards devaient choisir entre un bluesman rural de chez eux et Muddy Waters ou Cab Calloway, ils n'hésitaient pas longtemps. Robert Johnson était un bouseux comme eux, tandis que Cab Calloway gagnait des millions à Harlem, portait de super costards et faisait rêver toute sa communauté.

L'image glamour du jazz est une invention de publicitaire. En vérité, le milieu du jazz n'est pas franchement glamour. Il est déjà très compartimenté. Dans le blues il y a quelques chapelles, mais dans le jazz c'est du délire. Moi, j'évolue dans ce qu'on appelle le swing classique. Le jazz contemporain, qu'on présente comme le jazz créatif, original, c'est un autre milieu. Peu de mecs traversent cette frontière, c'est un autre état d'esprit et ce sont d'autres drogues. Dans le swing, qu'est-ce que ça picole ! Dans l'autre, ça fume. Quand l'héroïne est apparue, la musique a changé. J'imagine que si tu te shootes, tu joues pas de la même façon qu'avec trois bières dans le cornet. Eh ouais, à chaque drogue sa musique. Putain, des théories, j'en ai plein… Je suis redoutable !

Ça a son petit côté chic et vaguement rebelle

Le jazz est davantage intellectualisé, davantage médiatisé que le blues, mais il ne représente pas un marché plus important. Tu sais, les festivals de jazz, une fois que t'as enlevé les journalistes, les enseignants et les quelques médecins qui traînent par là… Les revues culturelles s'intéressent un peu au jazz, ça a son petit côté chic et vaguement rebelle. Le jazz véhicule toutes sortes d'images, et pas toujours les meilleures ni les plus pertinentes. C'était déjà comme ça dans les années 30, la bourgeoisie blanche venait rôder dans les clubs de Harlem pour s'encanailler. La musique, au fond, elle s'en foutait un peu.

Le jazz. Quand t'entends ce mot à la télé, tu peux être sûr que c'est pour Dany Brillant ou Claude Nougaro. On n'a jamais entendu prononcer aussi souvent le mot jazz qu'à la mort de Nougaro. Bon, Nougaro, rien à dire, il a posé de superbes paroles sur des standards de jazz. Mais c'est un géant de la chanson française, pas un jazzman. Depuis la mort de Nougaro, Dany Brillant est devenu la star du jazz en France pour les médias. Quand elle veut parler de blues, la télé invite Goldman, Bertignac ou Patricia Kass. Beaucoup de gens la tiennent pour une grande chanteuse de blues.

 

Faut pas croire, on vit dans un pays de vieux

Les musiques qu'on aime ne sont pas les nôtres, c'est pas notre temps, pas notre culture, pas notre ethnie. Seuls quelques fondus comme nous écoutent encore T-Bone Walker. Il est pourtant énorme dans l'histoire de la musique américaine, mais le grand public le connaît pas, ni Louis Jordan, ni Charlie Christian. C'est Elvis Presley qui a inventé le rock'n'roll, tu vois le genre ? Tu demandes au grand public de te citer un batteur. Big Sid Catlett ? Que dalle. André Cecarelli ! Phil Collins ! (Ils sont tous deux excellents ceci dit.)

Par-dessus le marché, les enregistrements d'époque découragent le grand public, comme on dit. Norah Jones, je sais pas si elle fait du jazz, en tout cas tu la trouves dans les bacs à jazz. Tant mieux pour Blue Note, il a fait le carton de son histoire avec le premier album de Norah Jones : 18 millions d'exemplaires vendus. Un CD de Norah Jones, t'as déjà entendu comme c'est bien enregistré ? Pour avoir ce son en concert, faut trouver la salle adéquate, ni trop grande ni trop petite, et un sonorisateur compétent… Ce qui est encore plus rare qu'une bonne salle… Les gens préfèreront toujours acheter un disque. Ils sortaient plus avant, quand ils n'avaient pas de chaîne stéréo. Aujourd'hui, qui va encore au concert ? Tu te gares plus nulle part, tu peux plus picoler, après deux bières tu commences à flipper, tu te dis qu'il va falloir rentrer en taxi. Tout s'organise contre nous en ce moment, on n'est vraiment pas aidés ! Au moins ça fait vendre des disques, tu me diras, et encore...

On pourrait supposer que plus y a de musique, plus y a de clubs. Eh ben, non, ça marche pas comme ça. Faut pas croire, on vit dans un pays de vieux, administré PAR des vieux, POUR des vieux. Les interdictions, les clubs qui ferment, va falloir s'y faire, parce qu'à mon avis ça va s'accélérer. Les vieux veulent pas voir les clubs fermer tard, les jeunes les emmerdent, ils sont bruyants. Quand ils veulent savoir comment vivent les jeunes, ils matent le Loft ! J'ai longtemps joué à La Palmyre, vers Royan, bord de plage, tout ça. Tu pouvais sortir jusqu'à cinq heures du mate, dîner tard, traîner au casino, dans les boîtes. Aujourd'hui t'as plus rien, fini. Passée une heure du matin, extinction des feux. Et ils vont où les jeunes ? À Ibiza, écouter de la techno.


Le Loft…

DRUM TEAM

… un DEUX trois QUATRE

On tend naturellement vers les temps forts, UN deux TROIS quatre. UN c'est le temps fort, TROIS c'est son balancement. Par contre, dans le blues et le jazz, on accentue le DEUX et le QUATRE. Le contre-temps, un DEUX trois QUATRE, c'est l'accent du blues, du jazz et du gospel. Tu vois ? tu rebondis. Le swing, quoi !
Je suis loin d'être un grand technicien, j'ai encore beaucoup à corriger, mais le back beat tu l'as ou tu l'as pas. Le back beat consiste à taper tout au fond du temps, le plus loin possible, tellement cool que tu restes lazy même sur les morceaux rapides, presque en retard sur la mesure. Les batteurs qui jouaient free ou fusion, leur problème c'était pas du tout d'aller au fond du temps, au contraire. Les jazzmen des années 70 devançaient presque le temps.

Batteur de blues, batteur de jazz, pour moi c'est le même batteur. Batteur de rock, non, c'est un autre musicien. Ce qui les différencie ? Ternaire, binaire. Le ternaire c'est le swing, la pulsation binaire c'est le rock. Muddy Waters, musicalement, correspondait plus à l'esprit jazz des années 40 et 50. Son orchestre, même quand il avait l'air de pulser binaire, c'était jamais franc, il pulsait ternaire quelque part. Le shuffle c'est ternaire, c'est Tcha-tsoum tcha-tsoum tcha tsoum ! Alors que le binaire c'est Tou-toum tcha ! Tou-tou-toum tcha ! Cette approche du rythme est fondamentale. Dans le rock les mecs jouent binaire 90 % du temps, le jazz est 100 % ternaire. À part quelques grosses pointures à l'aise partout, on est davantage porté vers l'un ou vers l'autre rythme. Stewart Copeland (Police) est un extraordinaire batteur binaire.

La batterie est le premier instrument du monde avec la voix...

… Tu tapes, tu obtiens un son. C'est aussi l'instrument du jazz par excellence. Le piano existait avant Basie, la batterie est née avec le jazz. C'est un instrument… singulier.
Le premier jazz a été enregistré en 1917 je crois, par un orchestre blanc de Chicago, l'Original Dixieland Jazz Band. Je me méfie des premier ceci, premier cela. On aurait découvert des rouleaux de cire antérieurs à 1917, datant peut-être bien de 1904.
Armstrong n'avait pas de batteur avec les Hot Five. Il en a eu un avec les Hot Seven, Zutty Singleton. L'ingénieur du son arrivait pas à sonoriser la grosse caisse et la caisse claire. Le batteur avait sa cymbale, il faisait une accentuation de temps en temps. Intro : Tch ! Tch-tch-tch ! L'orchestre se mettait en branle. Le batteur faisait Tch ! Tch ! … et c'était tout. Le premier batteur à avoir été correctement enregistré dans un studio s'appelait Gene Krupa. Ça se passait en 35, 36 dans l'orchestre de Benny Goodman. Avant 35, les batteurs tu les devines plus que tu les entends. Des batteurs jouaient depuis pas mal d'années, mais les promoteurs les traitaient par-dessus la jambe. Krupa était une star et il était blanc, ça aide.


Toutes les marques fabriquent de bonnes batteries, surtout maintenant. J'en ai plusieurs. J'ai gardé celle que mon père avait achetée quand j'étais petit. Je joue régulièrement avec. La marque ? J'en sais rien. Elle n'en a pas. La sous marque de chez Sous-Marque ! J'ai changé les peaux, je l'entretiens, je la règle.
J'ai récupéré une batterie du même genre, mais le modèle au-dessus, 22 pouces. Démontée, remontée, décorée à l'identique. Sinon j'ai une Rogers, une batterie américaine des années 60 qu'on ne trouve plus. J'aurais de l'argent à dépenser, je m'offrirais une vieille Gretsch ou une vieille Slingerland : le son du jazz, surtout la grosse caisse. Pour les cymbales, je suis plutôt Zidjian ou Istanbul.

Une batterie dépend surtout du batteur…

En fait, une batterie dépend beaucoup des réglages. T'as les fûts, t'as les peaux. J'ai monté une vraie peau de chèvre sur ma caisse claire. J'ai trouvé un mec qui en faisait. Je vais peut-être en reprendre et les monter sur les tomes, histoire de rigoler un peu. Mais les peaux naturelles bougent beaucoup, tu dois affiner le réglage en plein concert. T'as la tension, tu peux visser la sourdine, l'enlever, utiliser un artifice, ajouter une mousse, un scotch par dessus, garnir la grosse caisse. Ça dépend des baguettes aussi, bois, plastique. T'as des salles qui résonnent et des salles qui ne résonnent pas. Et puis ça dépend surtout du batteur !
Mets deux batteurs sur la même batterie, t'as deux sons différents.

Avec Marc Laferrière on fait du vieux style New Orleans (1920-1930). J'essaie de respecter l'idiome. J'ai une vieille grosse grosse caisse de 24 pouces, la Rogers. Les petites grosses caisses n'ont pas débarqué avant les années 40, quand les big bands ont commencé à chômer et que le mecs se sont mis à jouer en petites formations dans les clubs. J'ai donc cette grosse grosse caisse, une caisse claire mais pas de charleston. La charleston n'avait pas encore été inventée et les grandes cymbales n'existaient pas non plus. Je joue sur la caisse claire en roulements, les cloches, le wood-block, et je ponctue sur la cymbale.

Par contre, le répertoire de Pat Giraud tape dans les années 40 et 50. Je monte deux grandes cymbales ride dont une cloutée, et la charlé. C'est amusant de modifier la disposition, c'est comme se faire offrir un nouveau jouet. Ce qui est amusant aussi, c'est jouer sur des batteries qui ne t'appartiennent pas, et essayer de se les approprier. Après deux morceaux, si tu la sens toujours pas, t'es baisé, tu dois terminer le gig là-dessus. À la balance, il faut choisir rapidement : batterie du festival ou pas ? Quand trois groupes de blues se succèdent, pour limiter les manipulations, on installe une seule batterie pour tout le monde. Moi je joue plutôt jazz, même quand je bats du blues. Mon jeu est rarement adapté aux batteries disponibles.

Cette attitude roots, on s'accorde pas, me botte énormément

Les gens qui occupent le devant de la scène manquent de recul parfois. Derrière ma batterie, je suis spectateur et auditeur. Je m'éclate à écouter les gars jouer. On est derrière eux, on joue à la fois le concert et on y assiste. En principe on est moins mégalos. Enfin, la mégalo, il en faut pour oser se mettre devant. Tant mieux pour tout le monde.
Je joue pas très fort de toute façon. Dans les salles comme L'Utopia, tu peux pas. Alors je me retiens. C'est un peu dur sur le premier morceau, mais au troisième tu finis par choper le son de la salle et t'y penses plus.

Oui, c'est vrai, certains batteurs jouent consciemment des notes. Ils accordent les fûts et choisissent leurs cymbales en fonction. Quand je règle ma batterie, je cherche pas une tonalité particulière. L'instrument ne me semble pas fait pour. Je le trouve justement conçu pour être différent des autres. Et puis cette attitude roots, on s'accorde pas, me botte énormément. Parfois je m'amuse à étouffer le tome et je joue des note précises, mais c'est pour rigoler. Je me considère pas comme un vrai musicien, je suis juste un batteur, je fais Boum-tchac-boum et les harmonies, j'y comprends rien ou presque.

Mi, sol, c'est pas important. En ce qui me concerne. La tonalité, c'est pour le confort des solistes. Ce qui me dérange, c'est pas enchaîner trois morceaux dans la même tonalité, mais trois morceaux sur le même tempo.


Tcheuf et Gza !


Quand t'es batteur, c'est parfois difficile d'entendre le public taper dans ses mains… Il tape souvent à côté ! Les gens tapent sur les temps forts. Au bout d'un moment je n'ai plus l'impression d'être avec eux. Dans les pubs t'as toujours un mec qui tambourine sur les verres, je l'entends depuis la scène…

Il y a trente ans, Xavier Pillac aurait gratté pour Johnny Hallyday

Je suis pas lecteur, je finirai jamais requin de studio. Des gens que je fréquente ont connu l'époque où tu jouais du jazz dans les clubs, et t'enchaînais la nuit dans les studios. Michel Denis, voilà un excellent batteur de jazz ! Il joue souvent avec Jean-Paul Amouroux. Je le remplace quand il peut pas venir. Michel Denis faisait une séance avec Memphis Slim, puis il courait rejoindre Roger Pierre et Jean-Marc Thibaud sur scène. Il battait aussi pour eux. Charles Bellonzi enchaînait Nougaro et Bud Powell. Et Guy Laffitte ? Un énorme saxo. Guy Laffitte a écrit Twist à Saint-Tropez, il faisait la tournée de Bill Coleman, de Muddy Waters, de je ne sais qui. Le lendemain, on l'appelait pour une session genre Sylvie Vartan.

Le mec qui bat pour Obispo et le mec qui battait, dans le temps, pour un groupe de jazz à La Huchette, ne font plus le même métier. Le métier s'est informatisé, les pros ne cherchent plus la même chose. Il y a trente ans, Xavier Pillac aurait gratté pour Johnny Hallyday.
C'est bien le drame de la variété française, elle est devenue naze avec ses boîtes à rythmes ! Tu te rappelles le son qu'avait la variété des années 70 ? De bonnes grosses orchestrations jouées par de vrais musiciens, c'était quand même autre chose ! Tous ces samples, toutes ces boîtes à rythmes, c'est un désastre pour les batteurs.

Les milieux sont compartimentés. Je t'avoue qu'artistiquement, j'aimerais bien goûter à la tournée Obispo, à la tournée Goldman. D'abord je déteste pas ce qu'ils font. Et puis c'est une autre façon d'appréhender la scène. Tu leur dis pas : Tiens, j'ai envie de vous planter un chorus, je vais bastonner. Par contre tu sais qu'au coup de grosse caisse, le fumigène va partir. Les mecs jouent au clic, métronome dans l'oreillette, calés sur les samples, les voix enregistrées, le jeu de lumières. Ils ne savent pas forcément swinguer, ils jouent comme des robots, mais je considère que c'est une qualité. C'est pas donné à tout le monde d'être aussi régulier, et il faut savoir l'être pour faire Goldman.
Quelques musiciens parviennent à jouer sur les deux tableaux. Milteau, Basile Leroux, Cecarelli.

Simon et Jimmy le philodendron…


HORMONES

Tout ce que je fais, j'aime le faire, mais je fais pas encore tout ce que j'aime. J'espère un jour taper dans un big band. J'ai eu l'occasion de le faire quelques fois en bœuf… Le vrai pied de chez Pied ! Il y a cinq, six ans à Limoges, j'ai pu faire un bœuf avec le big band de Claude Bolling. J'en ai fait un autre il y a deux ans, avec des Toulousains : le Tuxedo Big Band. Et quelques répètes avec le big band de Michel Pastre. On a joué des titres de Basie que j'écoutais copieusement sur disques depuis des années. D'un coup, j'étais dans l'orchestre et je jouais ces morceaux-là avec d'excellents musiciens.
Être le batteur d'un big band… c'est génial ! T'es tout seul, t'es le cœur de l'orchestre, tu te défoules. La batterie est un instrument de cogneur, c'est pas très féminin. Les femmes qui en jouent se comptent sur les doigts d'une main. Elles en jouent très bien d'ailleurs. Cindy Blackman, Sheila E. À Paris t'as Julie Saury.

Je me suis souvent demandé pourquoi si peu de nanas jouaient de la batterie, pourquoi si peu de nanas s'intéressaient au blues et au jazz. Ça va au-delà du machisme. Le blues et le jazz attirent quelques chanteuses à la rigueur. Si la mélodie est l'élément féminin de la musique, le rythme en serait l'élément masculin. Les femmes préfèrent le chant, la non improvisation. Peu de femmes scatent en jazz. Ella Fitzgerald, on n'en a pas cent mille exemplaires, Bonnie Raitt non plus. C'est parce que la femme est à l'image de son sexe, tournée vers l'intérieur. L'homme c'est le contraire. L'impro représente justement l'inconnu, l'extérieur. Le blues et le jazz sont des musiques rythmiques par excellence, des musiques très viriles. Et la batterie est l'instrument le plus viril qui soit. Je pourrais écrire un bouquin là-dessus. Le rapport des hormones mâles et des hormones femelles conditionne tout et se modifie avec l'âge et la ménopause. Chez l'homme, c'est le taux de testostérone qui baisse avec l'âge. Le caractère évolue en conséquence, on a le caractère de ses hormones. Tu vois, la pulsation des cycles n'est pas un concept machiste, c'est bêtement physiologique ! Ceux qui organisent le dopage le savent bien : tu peux transformer Richard Clayderman en Memphis Slim avec quelques piqûres de testostérone… Euh… je résume !
Je crois vachement à ça. Tous les arts sont sexués, la musique, la danse… Après, culturellement, qu'on fasse tout ce qui est en notre pouvoir pour maintenir les femmes dans ces dispositions, c'est une autre histoire.

 

INTERMITTENT

Ces braves Assedic…

Tel que vous me voyez, les gars, je suis passé l'autre après-midi sur RMC Info. J'étais en bagnole, je suivais un débat sur les intermittents à la radio. J'appelle, histoire de ramener un peu ma fraise. Votre point de vue est intéressant. Si vous veniez en débattre sur place, en direct, pendant une heure ?
Le statut existe depuis, on va dire 40 ans. Je pense que c'est bien et qu'il faut le défendre, mais pas en l'état. Il a été institué pendant une ère de croissance, quand ça chômait vraiment léger. Il est devenu de moins en moins avantageux, il a été réformé, réformé, réformé, mais il reste une bonne idée. Ce statut concernait peu de gens au départ. On trouvait facilement du boulot et les mecs n'arrêtaient jamais, donc ne pointaient pas aux Assedic et n'en percevaient rien.
Les intermittents se multiplient depuis vingt ans. La crise, les maisons de la culture, la privatisation de TF1, l'arrivée de M6, de Canal+, le câble, l'extension du réseau hertzien, les radios privées, le lancement d'Eurodisney, la vogue des petits théâtres… En vingt ans on passe, je sais pas, de 5 000 intermittents à 100 000 peut-être.

La plupart sont des techniciens. On a besoin d'eux pour faire tourner un spectacle, mais ce sont pas les techniciens qui montent sur scène. Sur les tournées, sur les films, tu croises des électriciens, des maçons, des chauffagistes qui devraient être salariés de la boîte pour laquelle ils travaillent, être embauchés en qualité d'intérimaires, ou être à leur compte comme des artisans indépendants. Qui les embauche en intermittence ? Les productions. C'est pratique, elles les ont sous la main sans arrêt, elles ne les paient qu'à moitié, et ces braves Assedic allongent le reste.

Ce statut ne devrait s'appliquer qu'aux gens du spectacle

Enlève déjà ces catégories. On arrive à combien ? 30000 intermittents ? Ceux qui restent, on les plafonne à 10000, c'est largement suffisant, ils n'ont pas besoin de toucher 15000 balles d'Assedic. Ceux qui en touchent 15000 sont aussi ceux qui perçoivent de gros cachets de concert. Ils sont généralement connus et font déjà pas mal de ronds. Ils donnent trois concerts, ils ramassent 15000 balles. Enlève leur 5000 balles à chaque fois et tu refermes un peu plus le fameux trou de 800 millions. Ce sont quand même pas des mecs qui cachetonnent à 500 balles, qui ramassent 5000 balles d'Assedic par mois, qui ruinent la France !

Après ça, t'as ceux qui jouent comme des raclures et qui assurent leurs 43 cachets parce qu'ils sont potes avec un taulier, ou qu'ils se sont fait faire de fausses feuilles de paye. Ils nous mettent dans la merde avec leurs combines. Encourager la délation, certainement pas. C'est pourquoi il est indispensable qu'un organisme se charge des contrôles.

Ce statut ne devrait s'appliquer qu'aux gens du spectacle, il a été inventé pour eux, pour permettre à certaines musiques d'exister. C'est un petit investissement culturel qui vaut le coup. Tous les big bands de jazz, et t'en as de fameux en France, la musique baroque, toutes sortes d'orchestres variés doivent pouvoir vivre grâce à l'intermittence. Si elle était abolie, tous ces mecs feraient du balloche, de la variété, des tas de musiques vivantes disparaîtraient. Des big bands passent tous les lundis au Méridien. Il faut aller les voir, un jour ils n'existeront peut-être plus.

Au lieu d'investir dans cet Opéra Bastille…

On s'en remet toujours aux Assedic, mais ça pourrait être à la charge du ministère de la Culture. Au lieu d'investir dans cet Opéra-Bastille-à-je-sais-plus-combien-de-millions, toujours à moitié désert tellement les fauteuils sont hors de prix, on aurait mieux fait de financer les petites scènes, de sorte que les musiciens soient rétribués et déclarés dans les règles. Les caf'concerts et les clubs te raquent toujours au noir. Tu te tapes 200, 300 bornes pour empocher 400, 500 balles la soirée. Et si le mec a l'honnêteté de te déclarer, tu n'en touches plus que la moitié. Tu parles d'un samedi soir !

Il faudrait donc réduire les charges pour les gens du spectacle, multiplier les contrôles et arrêter avec le black. C'est une croix pour les trois quarts des spectacles vivants en France. Chez Auchan, la caissière représente aussi une charge patronale, mais cette dame passe toutes ses journées derrière sa caisse, elle est budgétée, elle est rentable. Maintenant t'es taulier, tu montes trois spectacles dans l'année, ça comporte un risque, il va peut-être pleuvoir, tu sais jamais le monde que tu vas rameuter. Ça va te coûter 8 000 balles avec les charges, au lieu de 4 000. Tu peux toujours espérer vendre pour 2 000 balles de bière mais faut pas rêver, t'en vendras jamais pour 8 000 balles !

Une liste noire ? Et comment qu'elle existe !

Ouais, bon, la fronde des intermittents… S'il y avait une chose à faire, c'était planter la zone à la télé. Les gros enfoirés dans cette histoire, ceux qui font proliférer les intermittents, ce sont quand même les DRH des chaînes, TF1, France 2. Ceux qui ont essayé de s'en prendre à la télé se sont retrouvés au Goulag ! Une liste noire ? Et comment qu'elle existe ! C'est plus facile de foutre le bordel à Avignon qu'à la Star Academy. D'ailleurs, tu remarqueras qu'à TF1, à France 2 personne a fait grève… Bizarre, tu trouves pas ?.
Le Medef critique les intermittents mais il est le premier à les exploiter. Ce sont surtout les employeurs qui font leur beurre sur l'intermittence. Administrativement, intermittent c'est chômeur. Essaie de négocier un crédit avec ça !

Optimiste, non. Le Medef : Les artistes sont des feignants et des drogués. Les syndicats (à peine 10 % des intermittents) : Les patrons sont des salauds. Dans les assemblées d'intermittents t'entends causer que des techniciens et des théâtreux : La création est un droit, donnez-nous des Assedic ! C'est un droit, peut-être, mais pas un dû, ça tombe pas du ciel. Un paquet de musiciens passent la frontière pour venir bosser ici. Dans la musique classique la concurrence vient des pays de l'Est, dans le blues et le jazz c'est les Américains, les Italiens, les Anglais. On en connaît plein… C'est nos potes ! Remarque, on a des bons orchestres classiques, on a de bons groupes de jazz au moins.

Les Glory Hogs : Tcheuf entre Jeff Zima (guitare, chant) et Pablo Winfrey (bassine, chant).

BLUES, JAZZ ET ROCK'N'ROLL

L'un de mes batteurs préférés s'appelle Sonny Freeman

T'as la machine à CD, là ? Tu veux écouter un ou deux titres pur swing ? À l'époque on disait pas swing, on se contentait de dire jazz. Sid Catlett, Sleep. Count Basie, Swingin' The Blues, Sent For You Yesterday. Tu DOIS connaître ça. Jo Jones à la batterie. Ça swingue grave de grave ! Chick Webb, Who Ya Hunchin' ? Quand j'étais petit je rêvais d'être le batteur de Kiss, mais je voulais pas jouer comme le batteur de Kiss. Je voulais jouer comme Sonny Payne !
L'un de mes batteurs préférés s'appelle Sonny Freeman, il battait pour BB King dans les années 60. Je retrouve pas le nom du batteur de Ray Charles à la grande époque Atlantic 1958-1960… Richie Godberg ! Les disques que Ray Charles a gravé avec lui, ça swingue monstrueux et c'est pas pour rien.
Maintenant BB King a Calep Humphrey comme batteur. Il tapait dans le temps pour Freddie King. Humphrey est plus binaire, il fait merveille sur The Thrill Is Gone ou Big Legged Woman. Sur le ternaire, il est capable de taper un très bon shuffle… qui ne vaut cependant pas celui de Sonny Freeman, ni de Fred Below, ni de Sam Woodyard.

Le talent, c'est pas tout le monde

Aujourd'hui le niveau des rythmiques s'est considérablement élevé. Même les petits groupes locaux jouent bien en place, les rythmiques ne bougent pas, ne font plus de pains. Le niveau général monte, mais t'as pas plus de super bons batteurs qu'avant. C'est la moyenne qui monte. Aujourd'hui comme hier, il faut toujours franchir le même palier, ça s'appelle le talent, et le talent c'est pas tout le monde. Et puis peu de batteurs prennent des risques, même les très bons. Ils ne jouent que ce qu'ils maîtrisent parfaitement.

L'autre jour, je me pointe au Méridien pour le Festival du Big Band. Et dans les big bands, il y en a, des bons batteurs. Prends deux groupes : le Michel Pastre Big Band avec Duffy Jackson en invité, le Basie Big Band avec Butch Miles à la batterie. Les deux batteurs sont super bons mais voilà, l'un d'eux est plus fêlé que l'autre. Duffy Jackson doit être le plus grand batteur actuel. Il tente des plans hallucinants et tu sens qu'il est pas sûr de les réussir quand il se lance. L'autre fait des trucs chouettes, mais il se contente de ce qu'il sait faire et c'est nettement moins fun.

Je suis dingue de Queen. Roger Taylor est un très bon batteur de rock mais il n'a pas un son particulier. Je serais infoutu de reconnaître son coup de baguette si je lis pas son nom sur la pochette. Le son change d'un disque à l'autre selon les mixages, selon les époques, selon les chansons. À côté de ça, je suis dingue d'Art Blackey aussi. Là par contre, son jeu, je le repère tout de suite. Chez Art Blackey, c'est Art Blackey qui m'intéresse. Pour les batteurs de jazz, j'ai une démarche inverse à celle que j'ai pour les batteurs de rock. J'écoute presque des disques de jazz pour le batteur. Je suis fan de Stevie Ray Vaughan, je suis pas fan de sa rythmique. Je suis bien obligé de supporter son batteur, Vaughan n'a enregistré qu'avec lui.

Cette frange étroite où jazz et blues se chevauchent

Ce qui m'intéresse, c'est cette frange étroite où jazz et blues se chevauchent. On est ultra minoritaires sur cette frange, mais on peut mélanger tout le monde sans souci. Jean-Paul Amouroux est venu jouer le blues avec nous. Samedi soir, je mélange Jeff Magidson et Serge Rahoerson dans mon quintet. Faut pas avoir peur des mélanges, faut pas avoir peur d'être curieux.
J'aime vraiment le jazz et le blues, mais c'est dur de les exercer professionnellement de front. Tu peux pas évoluer dans les deux milieux, hélas. Qui le connaît Michel Denis ? Très peu de monde, à part des mecs d'un certain âge qui l'ont vu battre pour Memphis Slim à la fin des années 70. À l'époque il développait le meilleur shuffle de France. Mais voilà, il évolue dans le milieu du jazz, pas dans celui du blues.

Mars 2004

Mai 2004

 

Théoriquement, les bons batteurs de jazz sont aussi de bons batteurs de blues. L'inverse n'est pas toujours vrai. Fred Below, oui, sans problèmes. Mais à part lui ? Moi qui écoute beaucoup Muddy Waters, je serais bien incapable de citer le nom des ses batteurs. De toutes façon, les batteurs, sur les vieux disques, on les entend à peine. Leur jeu paraît toujours tellement rudimentaire. J'ai pas entendu beaucoup de rythmiques qui m'ont fasciné dans les groupes de blues. Ah si, l'an dernier. J'étais allé voir Verbeke au Petit Journal Montparnasse. Il avait un batteur un peu retro, vachement bon. Il a entendu autre chose que du rock dans sa vie, ce mec

Putain, Basie quoi !

Ce message, j'aimerais bien le faire passer : allez dans les clubs de blues autant qu'il vous plaira, mais fréquentez aussi les clubs de jazz nom de Dieu ! Bon, maintenant il y a jazz et jazz. Daniel Humer, Louis Sclavis, Henri Texier sont de grands musiciens, mais leur jazz rebute à coup sûr les amateurs de blues. Humer, Sclavis et Texier ne représentent pas non plus TOUT le jazz en France, il y a aussi le Paris Swing Orchestra. Tu sais ? c'est Jazz Hot contre Jazzman. Moi, je lis plutôt Jazz Hot. Jazz Hot, les amateurs de blues s'y retrouvent. Il y a un monde entre ces deux revues ! C'est déjà plus la même musique. Chez Sclavis on n'entend plus le blues. Dans la musique de Claude Bolling, oui. Tu m'étonnes, il a joué avec une palanquée de bluesmen quand il était jeune.

Armstrong est monstrueux quand il joue le blues. Les amateurs de blues veulent pas démordre de BB King, Robert Johnson ou Popa Chubby, mais ils savent rien de Louis Armstrong. Dans les années 20, Armstrong a enregistré des chefs d'œuvre du blues… Et du blues vrai de vrai, douze mesures, trois accords. Count Basie, pareil. Il compte parmi les plus grands pianistes de blues de l'histoire. T'as Otis Spann, d'accord, mais t'as aussi Count Basie. Putain, Basie quoi ! Imagine un orchestre de 18 musiciens qui jouent un blues monstrueux… Qui connaît Hot Lips Page ? Encore un roi du blues, un trompettiste chanteur qui a commencé chez Basie et qui est mort en 53 je crois. Il faut TOUT écouter, même des bopers comme Thelonious Monk. Si les bluesmen écoutaient comment ils jouaient le blues, les bopers, ça leur donnerait des idées. C'est enrichissant, et puis qu'est-ce que c'est beau ! Y'a pas que la guitare et l'harmo dans le blues.

Qui s'est rendu compte qu'il avait sous les yeux l'un des plus grands pianistes de blues français ?

Les saxos qui soufflent dans le blues français sont tous plus ou moins nazes. La plupart viennent de la variété, ça s'entend. Mais surtout, je trouve que le talon d'Achille du blues français, c'est le chant. On n'est pas des chanteurs de blues, c'est pourquoi on gagnerait à passer plus souvent par le jazz. On acquerrait un surcroît de musicalité, on aurait moins besoin du chant.

Les amateurs de blues sont plus jeunes que les jazzeux et généralement plus sympas… mais pas toujours très vifs. L'autre jour, avec Pillac, Zima, Magidson, on assistait à la remise des Trophées du Blues au New Morning. Pas un jazzman n'avait été invité. Dans la salle il y avait bien Jean-Paul Amouroux, mais qui s'est rendu compte qu'il avait sous les yeux l'un des plus grands pianistes de blues français ? Jean-Paul est étiqueté boogie-woogie et jazz.

Bon, la faute aux musiciens de jazz aussi. Ils se tamponnent du blues bien qu'ils sachent le jouer. Ils pourraient se pencher un peu vers les bluesmen, mais la plupart des groupes de blues jouent un Chicago pur et dur, avec des rythmiques trop rock à mon goût, trop raides. Et puis comment veux-tu que les jazzeux tendent l'oreille vers le blues ? Dans les festivals, sur quatre groupes, t'en as trois qui jouent du rock. On fait du blues ou on fait du rock, le rock vient du blues, c'est pas le contraire.

Mai 2004

Christian Casoni et Patrice Dalmagne


Patrice Dalmagne a photographié les concerts (mars et mai 2004) de L'Utopia, et la séance de questions à la maison. Les autres photos nous ont été généreusement prêtées par le conservateur de la collection Boyer !