CEUX D'ICI

Une exclusivité Blues Magazine


 

Slawek

 

La Baignoire Pleine D'Histoires avait révélé en 1998 la dextérité et le talent de Slawek. Après avoir confirmé cette première bonne impression avec un album plus personnel, D'est En Ouest, le guitariste polonais sort son troisième album: Istanblues. Profitant de l'occasion, nous l'avons rencontré sur sa terre d'adoption rennaise où il nous a accueilli chaleureusement, par un froid samedi d'automne. Les quelques lignes qui suivent, extraites de cette conversation à bâtons rompus, témoignent du parcours atypique et de l'ouverture d'esprit de ce musicien du blues qui mérite qu'on s'attarde sur ses créations.

Blues Magazine : Qu'est-ce qui t'a amené à choisir la guitare comme instrument ?
Slawek : Ma passion pour la musique remonte jusqu'à mes neufs ans. J'étais chez ma tante en Pologne et elle avait une petite guitare en bois ou en plastique. Je tirais tous les matins sur les cordes et mimais les guitaristes. Cette image m'est toujours restée. Je crois que déjà à cet âge ma passion pour la guitare était née, l'instrument m'attirait rien que par sa forme.

B.M. : Tes parents étaient-ils dans le milieu musical ?
Slawek : Non. Ma mère était psychologue et professeur à l'école (les deux); mon père était professeur d'Allemand et travaillait dans la publicité. Mon père jouait un peu d'harmonica et de guitare; ma mère était violoniste. Mais ceci avant qu'ils aient eu une activité professionnelle. Une fois dans le milieu du travail, ils ne pratiquaient plus mais parlaient souvent de leur passion musicale à la maison.

B.M. : Parle-nous de ton apprentissage de la musique ?
Slawek : Dans ma famille, tout le monde savait que j'étais attiré par la musique. Donc ma mère m'a inscrit en cours de violon pendant deux ans environ. J'ai ensuite chanté dans une chorale pendant quatre ans comme soliste. Puis j'ai fait deux ans d'accordéon. Je savais que je voulais travailler dans la musique mais ma mère m'a inscrit dans une école technique de bâtiment et j'ai obtenu mon bac technique. Dès la première année je me suis aperçu que ce n'était pas ce qui me convenait. Parallèlement, je m'étais donc inscrit dans un conservatoire de musique, en classe de guitare (mes autres instruments obligatoires étaient le trombone et le piano). A cette époque, je commençais à créer des groupes rock à Wroclaw (en Silésie Basse) et de nombreux musiciens plus expérimentés venaient me donner des conseils sur les techniques de blues. Après nous partions boire un coup et les soirées se terminaient souvent en bœufs. Malgré le rock, je revenais inévitablement au blues. J'avais vraiment envie de jouer cette musique là. Impossible d'expliquer pourquoi. Ca me plaisait. Point. Je jouais tout à l'oreille: je n'ai pas eu de cours particuliers, seulement des conseils Tout cela en même temps que l'école du bâtiment qui a duré cinq ans. Je peux te dire que c'était dur. Et je savais déjà que la musique serait mon métier. Comme tu peux le constater, mon parcours de bluesman est assez atypique, puisqu'il mêle une formation classique (le conservatoire en Pologne, puis la faculté de Musicologie et le Conservatoire national en France, classe de guitare classique et solfège), et un parcours de bluesman avec tout ce qui est musique improvisée, feeling blues, jazz.
Pour en finir avec l'apprentissage du blues, le moment le plus important de ma carrière de bluesman, c'était la rencontre avec Leszek Cichonski (le guitariste de l'année 2000 et le père du blues polonais). Nous nous sommes croisés complètement par hasard. Nous passions le même jour l'examen d'Etat de musicien professionnel de scène, à Varsovie. C'était comme ça en Pologne, du temps des communistes, il fallait que tout soit bien cadré. Chacun jouait son programme (et passait une épreuve de déchiffrage et de questions théoriques) On s'est donc croisé et on a sympathisé. Il avait besoin d'un autre guitariste et m'a invité chez lui pour une répétition. J'avais à l'époque encore quelques problèmes de tempo mais je connaissais un peu le blues. Mais il a vu que j'avais la pêche. Pendant deux ans ça a été une leçon de blues pur, avec le meilleur. Et je suis arrivé avec ce bagage là en France.

B.M. : Le milieu du blues était t'il développé en Basse Silésie?
Slawek : Il faut dire que le blues était à cette époque (années 1970/80) une musique interdite. Du temps du communisme, on n'en entendait pas beaucoup parler dans les médias. Mais il y a avait quand même des concerts et pas mal de groupes de blues avec de bons musiciens. Une scène de blues s'est donc développée " undergound ". De très bons musiciens dont une grande partie a disparue depuis, à cause de la drogue, de l'alcool, etc, comme à l'Ouest d'ailleurs. Mais cette scène blues existait et c'était tant mieux pour les jeunes comme moi. Aujourd'hui, on peut dire que cela va mieux car il n'y a plus ce côté interdit lié au communisme.

B.M. : J'ai cru comprendre que tu avais eu une formation jazz : on ressent d'ailleurs cette influence sur tes albums…
Slawek : Oui, c'est vrai (par exemple sur le titre La Vie Quelle Aventure). J'ai en fait participé à quelques stages de guitare jazz toujours à Wroclaw, en Pologne. Ce qui m'intéressait c'était le côté swing de cette musique, et le côté improvisation. Je voulais développer ce côté harmonique qui enrichit le blues: tu peux remplacer des accords de base (tonique, sous dominante et dominante) par d'autres degrés dans le mode. En France, j'ai aussi fait un stage de jazz vocal et je me suis découvert au niveau du chant à ce moment là (dans mes groupes en Pologne, je ne tenais que la guitare). J'aime beaucoup la musique chantée jazz (comme Bobby MacFerrin, Al Jarreau).

B.M. : Quelles sont tes principales influences dans le blues?
Slawek : J'ai commencé par écouter Johnny Winter. Les guitaristes qui venaient à nos répétitions ramenaient des vieilles bandes (on ne trouvait pas de disques à l'époque) : c'était un live de Johnny Winter où il jouait " Johnny Be Good ", si ma mémoire est bonne…Une version redoutable… Et Walkin By Myself, ainsi que ses propres morceaux. Ce concert m'a vraiment marqué. Après j'ai découvert Eric Clapton, puis Carlos Santana. Ce qui m'a tout de suite attiré chez Santana, c'est la sensualité du jeu dans la technique note à note (on retrouve cette influence sur mon morceau Bretagne Blues). Il fait partie de la période Woodstock, des musiciens qui ont propulsé le blues. Après, je ne cache pas que j'ai écouté, pour le côté sauvage du jeu et durant une courte période, Eddie Van Halen. C'est aussi un excellent bluesman, qui joue souvent des vieux standards de blues sur ses disques. Il a développé de nouvelles techniques de jeu. On m'a fait découvrir John Mayall, Freddie King et Jimi Hendrix. Voilà pour le principal. Enfin, et alors qu'on ne parlait pas de lui en France (ça fait maintenant seize ans que je vis en France), j'ai découvert Stevie Ray Vaughn en Pologne. Le son de Stevie Ray Vaughn me convenait le plus. Pour le côté jazz, j'ai beaucoup écouté Pat Metheny, John Scofield et Robben Ford.

B.M. : As-tu pu les rencontrer ?
Slawek : J'ai vu John Mayall en concert. Je devais également ouvrir pour lui lors de son concert à Rennes. Et puis au dernier moment, toutes ses premières parties françaises ont été annulées…

B.M. : Tu es venu t'installer très jeune en Bretagne. Ce changement a t'il été profitable pour ton épanouissement musical et professionnel en tant que bluesman ? A t'il été facile de s'adapter ?
Slawek : Si je joue du blues, c'est pas innocent. J'en jouais un peu en Pologne. Mais j'ai vraiment développé ce style encore plus en France. En effet, j'étais déraciné. Et puis, j'avais subi vingt quatre ans de communisme. Pour pouvoir acheter ma première guitare électrique, je suis allé travailler en Allemagne de l'Est dans des silos à grain pendant mes vacances. Tu vois : douze heures par jour pendant deux mois, dans la poussière de blé. C'était très dur. Je joue aussi du blues à cause de la vie difficile que j'ai vécue en Pologne. J'arrivais en France après avoir joué pendant deux ans avec Leszek Cichonski. D'un point de vue création, mon arrivée en France a été profitable mais l'installation en Bretagne a été très dure pour plusieurs raisons: les mentalités ne sont pas les mêmes, tu changes de langue, tu connais personne, ta famille te manque, tu n'as pas d'argent... En arrivant en France, le 1er avril 1986, c'était comme si je naissais à nouveau. Donc j'étais étudiant, et pour vivre, j'allais jouer en solo, dans les piano-bars quatre fois par semaine ( du piano, mais j'étais avant tout guitariste). Petit à petit, j'ai eu mes premiers contacts. Je ne parlais pas encore français. Je parlais allemand avec ma femme (une bretonne justement). Ma femme avait vu une annonce d'un compositeur de musique pour enfants qui cherchait un guitariste pour faire un disque.

B.M. : Pierrig Le Dréau…
Slawek : C'est ça. J'ai répondu à l'annonce. Je lui ai montré ce que je jouais et ça lui a convenu. Il y a donc seize ans, mon premier disque (vinyle) était un disque pour enfants.
Ma belle famille m'a beaucoup motivé et m'a incité à finir mes études. Je me suis inscrit en faculté de Français, en plus de la faculté de Musicologie. Je suis devenu professeur de musique dans les collèges pendant sept ans et mes anciens profs de l'université m'ont proposé un poste de chargé de cours à la faculté, que j'ai tenu pendant cinq ans. Mais je savais que mon destin était ailleurs. Ce qui m'intéressait c'était l'écriture, la composition. J'avais besoin de me produire, de me mettre devant le public. Je faisais donc, parallèlement à mes emplois, trois spectacles par semaine. Ca devenait une vie de fou et j'ai dû trancher. J'ai alors tout arrêté pour revenir vraiment à la musique.

B.M. : Avais tu des contacts avec des maisons de disques ?
Slawek : Ecoute, en novembre 1987, je jouais en direct sur France 3 Bretagne. Suite à mon passage à la télé, un directeur de radio m'a contacté et a voulu me promouvoir. Il m'a demandé de quitter mes études pour le suivre. Mais à ce moment là, j'avais les études de Français, Musicologie, le piano bar... J'ai eu la pression, j'ai pris peur et j'ai laissé tomber. Mais c'est la seule fois où quelqu'un est venu me chercher. Donc j'ai organisé moi-même ma vie professionnelle et mes rencontres. J'ai joué dans un piano bar à Rennes, le Champalace, pendant cinq ans tous les jeudis. Je rencontrais des musiciens pour des bœufs et j'ai pu monter au fur à mesure un groupe.

B.M. : Dans quelles conditions est sorti " La Baignoire Pleine D'Histoires ", ton premier album ?
Slawek : La Baignoire… a attendu dix ans après le premier disque enregistré avec Pierrig Le Dréau. J'ai vidé mon sac dans ce disque. D'où les dix huit titres…Tu y trouves toutes mes influences (du jazz, des influences slide façon Ry Cooder, du blues texan). Je m'étais à cette époque lancé dans la composition mais je n'étais pas soutenu dans cette démarche: les gens voulaient que je joue des trucs connus. Malgré cela, j'ai persévéré. Un soir, en revenant d'un piano bar à quatre heures du matin, et comme je le faisais à chaque fois, je me suis fait couler un bain Et je me suis allumé un cigare et me suis versé un verre de whisky. De ce moment de détente est né La Baignoire… Il y en a eu plusieurs moutures. Je voulais faire un disque. Je me produisais tout d'abord avec Erwan Cornec qui tenait la basse. Et puis, il me fallait un troisième élément. J'ai trouvé un batteur canadien, Roger Lefebvre. J'ai alors décidé d'enregistrer le disque. L'une des mes idoles, Stevie Ray Vaughan, a dit que lorsque tu enregistres un album, tu dois être dans un état d'urgence. J'étais assez d'accord avec lui pour le premier album. On est rentré dans le studio avec cet état d'urgence. On savait qu'il restait des choses à parfaire mais on avait une énergie. L'ambiance était survoltée: on voulait jouer. La photo du dos du disque illustre parfaitement cela. Ce disque était notre carte de visite. Beaucoup de gens voyaient que j'étais motivé et que j'avais la pêche. Il y a donc eu quatre cents souscripteurs. Le disque m'a coûté environ 100 000 Francs et j'ai dû également trouver des sponsors (j'ai été très soutenu). J'organisais le concert à l'automne 1998 pour la sortie du premier disque et je dois dire que ça a été un succès.
Pour le deuxième album, D'est en Ouest, nous étions plus posés. Il y avait moins de folie, mais plus d'émotion et de recherche musicale. On a mis en avant les chœurs et les cuivres. L'enregistrement n'a pas été particulièrement marquant. Ca s'est passé de façon normale.

B.M. : Tes albums font la part belle à la guitare électrique (on connaît ta dextérité sur scène en électrique). Pourtant on décèle au détour de certains titres l'usage de l'acoustique. Comment appréhendes-tu ces deux instruments ? Que recherches-tu dans l'utilisation de l'un ou de l'autre ?
Slawek : De quelle manière faire de la musique? Eh bien ! en utilisant différentes couleurs… En jouant de la guitare et en ayant recours à différents styles et à des musiciens de différents horizons. Je reviens à la guitare : la guitare acoustique est liée à mes études classiques et aussi c'est l'instrument originel du blues. Tu as une couleur. J'accorde la guitare folk en open tuning. Et la guitare électrique : je la prends pour peindre une autre couleur. Les gens qui me suivent en concert attendent souvent de moi le jeu sur guitare électrique. Mais ceux qui veulent plus me connaître apprécient aussi mon jeu sur guitare sèche. Honnêtement, j'ai peut-être plus de choses à dire en électrique.

B.M. : Sur scène, tu te produis dans des formations diverses : en trio électrique particulièrement efficace, mais aussi en duo acoustique avec harmonica ou en big band. Quelle est ta formation préférée ?
Slawek : Je n'ai pas de formation préférée. Ma formation qui tourne le plus : le duo. Dans les pianos bars, il n'y a pas beaucoup de place et puis ça paie moins qu'avant. Donc tu ne peux pas avoir beaucoup de musiciens professionnels pour te produire dans ces endroits. Je me produis actuellement en duo avec un harmoniciste, Christian Tézenas, qui joue aussi des congas et de la grosse caisse (j'assure les guitares acoustiques : six et douze cordes).

B.M. : Retrouvera t'on cette formation acoustique sur " Istanblues "?
Slawek : Non, Istanblues est enregistré avec une formation basse, batterie, guitare et des invités. Par contre, l'album suivant sera un " live " plus acoustique, avec beaucoup de duos et aussi quelques invités.

B.M. : Un beau programme de réjouissances…
Slawek : Oui, d'ailleurs Leszek Cichonski m'a confirmé par téléphone qu'il allait venir. Mes autres formations : un quartet (basse batterie, harmonica et congas, guitare). Dès que les moyens financiers sont là, j'adopte sans hésitation une formation big band avec deux choristes, des cuivres et deux harmonicistes (en tout, douze musiciens). Tout dépend des capacités financières de l'organisateur. Tu vois, le plus réjouissant pour un chanteur guitariste, c'est quand tu as des cuivres parce que, tu ne joues plus tous les accords que tu dois jouer en même temps en quartet, et donc tu peux plus improviser et enrichir tes solos. D'un point de vue personnel, c'est ma formation préférée (et ce sera celle de mon cinquième album). Mais j'aime beaucoup le duo acoustique, même si c'est plus dur: la moindre erreur se remarque. Alors que si tu arrêtes de jouer de la guitare en big band, le morceau est toujours en place.

B.M. : Tu as joué (ou ouvert) avec des pointures comme John Mayall, Joe Louis Walker ou Magic Slim. Comment se sont passées ces rencontres et que t'ont t'elles apporté ?
Slawek : Bonne question. Pour John Mayall, la première partie a été annulée. On m'a donc proposé Magic Slim. Et là, je crois que c'est le moment le plus fabuleux de ma vie. Pendant la balance, il m'a serré la main. Il m'a dit: You're a very good guitar man. Pendant son concert, il m'a invité sur scène: je me suis retrouvé qu'avec des musiciens black, c'était magnifique! Et toute cette section Chicago pure; le truc dont tout musicien rêve (jouer avec des monuments du blues). Il ne faut pas oublier qu'on a tous débuté avec ces références là. Son frère jouait de la basse et avec le guitariste (dont j'ai malheureusement oublié le nom dans l'effervescence du moment…) on a finit à genoux en dialoguant à la guitare. Il y avait 450 personnes à L'UBU. On a débordé dans nos dialogues guitares mais c'était magique. Magic Slim est un des grands derniers vivants du Chicago Blues. On a joué Dust My Broom et une de ces compositions.
J'ai aussi rencontré Joe Louis Walker : j'assurais sa première partie au théâtre de Beauvais. Il a été très sympa avec moi. Pendant son concert j'étais dans les loges. Il a quitté à un moment la scène, laissant ces musiciens jouer. Il m'a invité dans sa loge, a sorti une bouteille de champagne et m'a dit qu'il était ami avec Stevie Ray Vaughan. Ca m'a fait chaud au cœur lorsqu'il m'a dit: Si Stevie savait qu'il y avait des mecs comme toi qui essaient de faire dans la lignée tout en restant eux-mêmes…. Et puis il m'a invité à jouer avec lui sur scène.
Nous avons aussi lors d'un festival échangé nos disques avec Tom Principato et Popa Chubby. J'ai aussi joué en première partie de Doctor Feelgood.
Dans le blues français, j'ai fait la première partie de Paul Personne et je regrette de n'avoir pas pu discuter où jouer avec lui (il semblait fatigué par sa tournée). La personne qui m'a donné le plus de conseils en France, c'est Patrick Verbecke. Il m'a vu dans un show télévisé et m'a tout de suite appelé pour m'inviter à jouer avec lui sur scène à Euroblues Festival, avec Fabio Trevez (le père du blues italien), Tonky Blues Band (groupe phare de blues espagnol- et attention ils le jouent à merveille). Patrick Verbecke a même passé mon disque La Baignoire Pleine D'Histoires dans son émission radio. Jean Jacques Milteau m'a aussi prodigué de nombreux conseils et m'a félicité lors de la sortie de mon second disque D'Est En Ouest.

B.M. : Ton pire souvenir de tournée ?
Slawek : Il n'y en pas. Ou si, par exemple, lorsque tu tombes en panne sur l'autoroute en Alsace alors que tu es en tournée et que tu dois jouer dans un lieu le soir. En fait, les moments les pires en tournées, c'est lorsque les organisateurs te disent qu'ils ne peuvent pas te payer et que tu doives payer de ta poche les musiciens que tu as engagés.
J'aime jouer devant les gens: dans le cadre de mes tournées, j'ai joué en Grande Bretagne (Guernesey et Jersey), en Allemagne, en Suisse et au Tchad... Dans ce dernier pays, j'ai joué avec des musiciens locaux et tout s'est passé à merveille (j'ai même fait des jingles pour la radio tchadienne). Et ça marchait devant tous ces publics. Cette musique a une dimension internationale.

B.M. : Y a t'il pour toi une différence entre un musicien américain et un musicien européen dans l'approche du blues et la façon de se produire sur scène ?
Slawek : Les Américains sont de vrais showmen. Mais attention, en Europe, nous avons fait de vrais progrès. Il n'y a plus véritablement de différence. Dans l'approche du blues, les Américains sont plus proches de la vérité, sont plus " roots " et les USA sont un pays peut être plus musical, culturellement parlant, que nous. Mais ceci dit, aujourd'hui, les musiciens européens avec tous les échanges, ont le même feeling, la même grande capacité à faire de la grande musique et à se produire sur scène.
D'un autre côté, en tant que musicien spectateur, je te dirai que moi, le show m'intéresse moins. A la limite, je ferme les yeux et j'écoute. Sans faire de pub, tu prends par exemple Benoît Blue Boy, c'est pas un show à l'américaine, mais la musique pure est là. Ca joue, c'est bien, c'est sincère. C'est bien écrit et joué avec une sensibilité extrême.

B.M. : Que penses-tu de l'évolution du blues en France aujourd'hui ? Est t'il facile de se produire et d'en vivre ?
Slawek : Le blues est en très bonne santé en France. Il y a beaucoup de très bons groupes. Mais il y a des gens puristes qui n'acceptent pas l'évolution de la musique. Une sorte de police du blues. Tu me diras que je ne suis peut être pas tolérant envers ces gens mais je trouve que refuser l'évolution du blues enlève une qualité à cette musique en général, et à la création. Pourquoi refuser l'utilisation sur un morceau de blues, d'un pianiste et d'un saxophoniste de jazz, ou encore d'un joueur de tabla (instrument indien) ?
Tu peux vivre du blues en France. Mais je crois que les seuls qui vivent bien du blues, avec une grosse formation sur scène, sont Paul Personne, Verbecke et Milteau. Mais à mon niveau, reconnu mais pas connu, la vie est plus dure, même si je suis heureux.

B.M. : Pour toi, le blues trouve t'il son salut dans sa capacité à s'adapter et à intégrer d'autres musiques ?
Slawek : Le blues est un excellent champs d'invention, il peut permettre de développer la musique. A la base tu as une harmonie simple, et tu peux y ajouter pleins de choses harmoniquement. Tu peux donner plusieurs couleurs. A un blues traditionnel américain, tu peux intégrer des influences africaines, hispaniques, orientales. Tu peux aussi y ajouter du rock, du jazz, du reggae (comme Bill Deraime).

B.M. : Peux-tu-nous en dire plus sur le World Blues et de ton style?
Slawek : Le World Blues n'est pas un concept. C'est plutôt un style qui m'intéresse en ce moment. La base en est le blues, blues qui s'ouvre vers le monde. C'est chanter dans diverses langues (anglais, polonais, allemand, français) et, du point de vue musical, recueillir tout ce qui est imaginable à partir des instruments et des harmonies différentes pour l'intégrer au morceau. C'est prendre la diversité des origines des musiciens et des influences pour enrichir le blues. D'une manière naturelle, j'ai envie de casser le carcan du blues. Tu retrouves quand même les douze mesures de base et la même harmonie mais retravaillée, arrangées. Ce qui m'intéresse c'est le travail sur la mélodie, l'harmonie, c'est trouver l'ambiance. Mon style est donc très bluesy et world. Mais il se peut que le quatrième album, qui sera un live, sera plus roots. Mais à un moment, je casserai aussi cette base..
Dans mes textes, je cherche à éviter les prises de tête. J'aime bien rédiger des textes humoristiques. J'aime que les gens sortent du concert avec au moins cinq chansons en tête dont ils fredonnent le refrain. J'essaie de jouer pour chaque spectateur du public.

B.M. : Sur tes précédents albums, de nombreuses chansons sont traitées de façon humoristique (Il est tard, Burger Blues, La Vie Quelle Aventure, La baignoire… ), voire contemplative mais avec dans ce cas un fond de tristesse. Est ce parce que, comme John Mayall, tu n'as pas d'anecdote triste ou d'histoire de malchance ?
Slawek : Qu'est ce qu'un 45 tours de blues écouté à l'envers ? Le gars a retrouvé sa baraque, sa femme, son chien et il fait beau.
Le côté nostalgique vient peut être de mes origines slaves. Bon, pour le blues, tu sais que je me suis senti déraciné et tu connais maintenant ce que j'ai vécu…Tout ce que je chante c'est du vécu, ça correspond à ma personne. Aujourd'hui, je suis un bluesman heureux, comparé à ce que j'ai vécu par le passé. Cela se ressent dans ma musique. Enfin, je ne mourais pas de faim en Pologne mais quand même, est ce que tu sais ce qu'est un sandwich polonais ? Un ticket de jambon entre deux tickets de pain. On achetait les chaussures avec des tickets et je portais des chaussures avec deux tailles au-dessus parce qu'il n'y en avait pas d'autres.

B.M. : Parle-nous de ton nouvel album : Istanblues.
Slawek : C'est un album dans la continuité d' "Est En Ouest" dans la couleur et le style. J'ai pioché dans les musiques entendues au cours de mes voyages (en Turquie, au Tchad, aux USA…). Le jeu de mots traduit la musique que je fais: du blues avec plusieurs couleurs. J'essaie de marier le monde oriental avec le monde américain sur le plan de la musique. Il faudra écouter attentivement les titres pour apprécier la recherche musicale et comprendre ce que je veux dire. Je suis un chercheur. Il y aura moins de titres chantés en polonais, il y aura 80% de titres en français. Cette langue m'a véritablement séduit.
Cinq ans se sont écoulés, et puis il y a eu un changement d'équipe (sauf l'harmoniciste). Mes nouveaux musiciens viennent d'horizons musicaux différents (jazz, funk, blues traditionnel) et leurs influences se marient à merveille.
Tout va bien, sauf que j'ai du faire la prise du son tout seul pour des raisons financières. Quand tu fais ta propre prise du son et que tu te trompes ou que tu as le téléphone qui sonne, tu dois tout refaire. En même temps, j'ai d'une certaine façon progressé sur le son. Mais cela reste dans le cadre de l'auto production. Je fonctionne comme un écrivain, j'ai envie de graver ma musique comme un écrivain a besoin d'écrire un livre. Une fois ma musique enregistrée, je me sens soulagé. C'est un effort terrible, mais ça me fait plaisir et cela me permet de me réaliser en tant que musicien. C'est même bien pour les personnes qui t'apprécient et qui savent ainsi que tu continues pour elles.

B.M. : Ce dernier cd est -il issu de collaboration au niveau des textes ?
Slawek : J'ai le même auteur que sur le précédent disque, un berlinois qui s'appèle Roland Hahn, dont j'estime beaucoup les idées. Il y a aussi un texte de Christian Tézenas, mon harmoniciste, d'un instituteur de Mélesse Loîc Deloumeau, et d'un membre de Blue West, Hervé Guérinel. Enfin, derrière mes propres textes, il y a mon épouse.

B.M. : Pourquoi tant de temps entre le second et le nouvel album ? Qu'as-tu fait pendant ces quatre années ?
Slawek : Je suis père d'une famille nombreuse et au moment où "D'est En Ouest" sortait, j'avais deux enfants et le troisième était en route. Je me suis donc occupé de ma famille. C'est dur quand tu es musicien d'avoir une famille. Mais j'ai choisi d'avoir une famille. Tu partages ta vie avec tes proches et puis c'est une source d'inspiration extraordinaire. Puis j'ai beaucoup tourné. Enfin, mon distributeur N'less a déposé son bilan. Quittant la formation du trio, j'ai donc eu plein de choses à régler. Donc j'ai fait ce nouveau disque à mon rythme: c'est un luxe car quand le disque sort, toutes les notes ont été bien pensées.

B.M. : Peux-tu nous parler de l'association Blue West ? Gère t'elle d'autres artistes ?
Slawek : C'est toute une histoire. Quand j'étais prof, j'avais dans mon groupe des musiciens intermittents du spectacle. Les gens qui me soutiennent ont décidé de créer cette association pour gérer toute la logistique, le fonctionnement et la vente des spectacles. L'association s'est affiliée à toutes les caisses d'intermittents du spectacle. L'association gère Slawek et Pierrig Le Dréau. Derrière Blue West, il y a avant tout une bande de copains. Merci à eux !

B.M. : Veux-tu rester sous cette forme associative ou souhaites-tu intégrer une major ?
Slawek : L'association répondait à une nécessité mais le rêve est d'intégrer une maison de disques. Mais j'aurai toujours besoin de cette structure associative. Pour l'instant je cherche un distributeur. Je voudrais passer au niveau supérieur et donc je suis en contact avec des distributeurs de blues. Le rêve, c'est la cour des grands et jouer devant le maximum de spectateurs. C'est partager ma passion.

B.M. : Parle-nous du concert de janvier pour fêter la sortie de l'album.
Slawek : C'est le 18 janvier 2003 à 21 heures, à Mélesse. On sortira la grosse artillerie, avec section de cuivres, deux ou trois harmonicistes. La première partie sera le dernier album, puis après un break d'une demi-heure pour se désaltérer, je reprendrai mes deux précédents albums avec section cuivres et ferai un clin d'œil sur le cinquième album. Ce sera pile poil cinq ans après la sortie du premier album : une super soirée pour fêter mes quarante ans.

Interview préparée et réalisée par Grégory Hulin
Photos © Grégory Hulin